1. Dans votre œuvre, la perception de l'éternité se fait à travers des gestes extrêmement simples, des gestes modeste qui se répètent depuis des générations sans le moindre effet de couleur locale ou d'exotisme historique.
Pensez-vous qu'un personnage se révèle avant tout dans son quotidien, dans son " labeur " ?

Je ne sais si un personnage se révèle avant tout dans son quotidien. Je sais que le quotidien me paraît être le lieu où se produit, où se déploie le mieux cette représentation du monde et de la vie qui m'occupe. Sans compter que, ayant à voir avec l'instant, s'y manifeste ce qui pour moi est du domaine de l'absolu, d'une certaine mesure de l'éternité. Tout ce qui dit (je pense à certaines anciennes photographies sépia) la légèreté et le poids de l'instant, son incroyable éternité. Ce que c'est que d'être là à un moment donné sur cette terre qui n'en finit pas de tourner!
Je travaille, c'est vrai, sur cet aspect du temps. Pour tout dire quand j'ai entrepris La Demande je me suis sentie très influencée, très concernée par la forme, le principe du haïku, qui est comme vous savez la description extrêmement dépouillée, acérée de l'instant, et de son éternité. Mon intention première était de mettre en place une sorte de huis clos entre le maître et la servante, une suite, un ensemble d'instants. Ce qu'en fin de compte je n'ai pas fait, car j'ai compris qu'il fallait au texte un commencement et une fin. J'ai compris que ça devait être une histoire. Mais je pense que le livre s'en ressent encore. Et c'est bien comme ça. La marque est là.

2. Vos personnage sont écrasés par le poids du temps, par leur vie.
Dans L'Habituée , le roman s'ouvre et se referme sur un deuil, le deuil que chacune des filles a fait de sa propre vie. Ces trois filles ne formant qu'une seule et même figure de la résignation.
Pensez-vous que l'on puisse échapper à son destin ?

En effet il y a comme une présence du destin. Je me souviens qu'écrivant l'Habituée il me fallait dire à quel point parfois ce n'est pas quand vient la mort qu'apparaît dans toute sa dimension un destin. Mais très tôt parfois. Ces destins par exemple qui consistent à ne pas avoir de vie. A ne connaître de la vie que celle des autres. Avec le cortège d'acceptations, de résignation que cela suppose. Je dois reconnaître que cela a été une part importante de mon besoin d'écriture. Ces vies closes à peine commencées, l'écriture du destin avant même que la vie soit achevée. Ces vies empêchées, ce que j'appelle l'inaccompli, et qui fonde pour moi la démarche romanesque.
Il n'est pas faux de dire que les trois soeurs forment une seule et même figure de la résignation. Et même celle des trois qui courageusement transgresse toute l'histoire, le destin qu'on lui propose, aboutit au même endroit terrible et solitaire que les deux autres. Elle est une " oubliée ".

3. Dans La Demande le temps ne fait guère de différence entre la vie du maître et celle de la servante. D'où vous vient cette obsession de la durée, de l'éternité ?

Je l'ignore bien sûr. Et heureusement. Je la retrouve, contre toute attente de ma part, dans Le Commandement que je viens d'achever!
Concernant La Demande et ces deux existences qui s'achèvent, qui vont en même temps vers la mort, c'est vrai qu'elles finissent par se rejoindre, se ressembler. Il n'y a plus de Maître, de génie, il n'y a plus de femme déshéritée. Il y a ce chemin vers le dépouillement, un absolu qu'elle lui apprend sans doute à ne plus redouter.

4. Dans La Demande la servante rend au peintre le temps de l'enfance, la présence d'une autre femme, de la première, la mère. Elle est la seule femme du livre, elle est toutes les femmes, comme si la seule condition de la femme était de servir dans l'abnégation et d'être révélée par le regard de l'homme.
Quelle place occupent les femmes dans votre imaginaire ?

Une part importante, vous le voyez. Mais concernant la résignation, la soumission, il ne s'agit pas particulièrement de situations féminines! Si la servante dans La Demande me paraît représenter éminemment par son statut même de servante la soumission, ce peut être aussi avec un personnage masculin, comme dans Le Commandement. Car s'agissant de soumission, ce n'est pas d'une éventuelle soumission de la femme à l'homme dont j'ai eu envie de parler avec ces histoires-là, mais de soumission en général. L'entière acceptation du monde, sans même parler de destin, ou des événements particuliers qui font votre vie. Cette résignation si terrible parfois que vous observez autour de vous. Vous ne pouvez pas ne pas l'observer.
Quant au regard dont vous parlez, il est bien sûr important. Il peut me semble-t-il par sa présence ou son absence, comme par ce qu'il dit ou ne dit pas, faire vivre ou mourir. Dépérir. Dans le cas présent le regard du Maître fait exister la servante. Cela va au delà de la relation homme/femme.
Il est vrai, en revanche, qu'en la regardant elle la servante, c'est à la vieille mère qu'il pense et nous avec lui, à la mère dans tous les possibles développements de la figure féminine: celle qui apprend, et montre les chemins, qui se dévoue, se sacrifie, etc. Dans le cas présent c'est je crois cet aspect primordial de la femme en tant que " passeur " qui se dégage, la femme passeuse de vie et de mort, celle qui met les enfants au monde, aide à naître et à mourir, éduque, dispense la nourriture, lave et habille les vivants comme les morts, qui est là au dernier moment pour les pleurer, etc.
Par opposition à la femme du talus des vignes, offerte au regard elle aussi, et d'une autre façon, aux hommes qui passent.

5. Vos œuvres laissent une large place à des personnages silencieux.
C'est le rôle de l'écrivain de parler, de prêter sa voix à ceux qui se trouvent privés de parole ?

Pour moi l'écrivain n'a pas de rôle particulier, si ce n'est de faire vivre le monde qui est le sien. Sa représentation. Mais concernant l'absence de parole j'ai effectivement un petit peu à dire. Et sur tout ce qui s'exprime en dehors de cette parole-là, dans La Demande au fond ce sont les regards et les silences qui racontent l'histoire.

6. L'une des caractéristiques les plus frappantes de vos récits est l'absence quasi-totale de dialogue ( et de noms dans La Demande )
Demeurer dans le non-dit est contraire à beaucoup de romans publiés actuellement où l'on étale assez crûment les actes et les sentiments. Quel regard portez-vous sur cela ?

Je ne m'imagine pas en effet écrivant des dialogues. Si l'envie m'en vient j'écrirai peut-être pour le théâtre. À ma façon.
Mais peut-on dire que La Demande est exempte de paroles? Je ne crois pas. La preuve: le chapitre où se situe la demande. Mais il est vrai que ces paroles-là appellent à nouveau le silence. Un silence violent. Indicible.
D'une façon plus générale je ne veux pas trop dire. Dire les choses ne m'intéresse pas. Les rendre présentes, palpables, oui. Et toujours, rester en deçà. Je dois reconnaître d'ailleurs que dans la vie courante j'ai un peu le même parti pris. D'une façon encore plus générale, et pour ce qui me concerne, la littérature n'a pas à faire avec l'expression de soi. Pour cela j'ai eu, j'ai à ma disposition d'autres moyens. La tenue d'un journal, l'analyse par exemple, m'ont permis d'aborder l'écriture littéraire avec un autre souci que celui de moi-même. Un autre besoin. Celui notamment de créer une sorte d'univers qui soit le mien, qui soit chaque fois une de mes représentations du monde.
Quant à " étaler crûment les actes et les sentiments " comme vous dites, est-ce affaire de dialogue? On peut raconter sa vie jusqu'à la satiété et l'ennui sans un seul dialogue! Ce dont il faudrait parler me semble-t-il c'est de la fiction qui aujourd'hui déserte le roman, le récit, et des lieux inattendus où parfois on la trouve alors, et qui n'ont plus à voir avec la chose littéraire.

7. A l'inverse de bon nombre d'auteurs contemporains, votre traitement du corps n'est pas intimiste. Quelle place lui réservez-vous ?

Pour les textes écrits jusqu'à maintenant : la place que vous voyez, et qui est à l'image de ces vies qui n'en sont pas. Aussi se pourrait-il bien que j'ai maintenant envie de m'occuper d'un peu plus près de cela... Là encore à ma façon.

8. Vous publiez peu ( un recueil de poèmes et deux récits en 14 ans). Est-ce par volonté délibérée de laisser une distance entre vos œuvres ou est-ce que le fait d'exercer une activité professionnelle constitue un frein pour votre écriture (Michèle Desbordes est directrice de la Bibliothèque de l'université d'Orléans)?

Parlons plutôt de besoin, une sorte de mesure du temps. Ceci dit, j'ai commencé à écrire relativement tard. Puis le temps qui a passé (10 ans!) entre mon premier livre qui était de la poésie et mon premier roman L'Habituée a été dû en partie à la difficulté que j'ai eue à quitter la poésie pour la narration romanesque, en passant par une ou deux fictions poétiques qui n'étaient pas viables, et que je n'avais pas à l'époque les moyens de travailler vraiment. Plus récemment le cumul de mes fonctions de directeur de bibliothèque universitaire avec, non tant l'écriture que les obligations liées à l'écriture à l'occasion de la sortie de La Demande, a véritablement retardé la réalisation de l'histoire suivante qui est Le Commandement.
De mon point de vue ce n'est pas l'exercice d'une profession qui dérange l'écriture, c'est l'exercice d'une profession à responsabilités, pas toujours compatible avec la paix, le vide nécessaire à la création.
Ceci étant je trouve parfois dommage que certains écrivains, encouragés ou non par leurs éditeurs, se croient tenus de " produire " un livre tous les ans ou tous les deux ans. Nous ne sommes pas aux pièces, du moins me semble-t-il. Le grand, l'immense Faulkner aurait écrit quelques livres de moins que nous ne nous en porterions pas plus mal, si vous voyez ce que je veux dire. Pour ne parler que de lui !


9. Comment vous situez-vous dans le paysage littéraire français actuel ?

Exactement là où la presse et les lecteurs m'ont située: à l'écart.
Tout en ressentant quand même de temps à autre une parenté, un voisinage, comme avec le Quignard de Terrasse à Rome ou le ton, le romanesque d'un Richard Millet.

10. On vous compare parfois à Tolstoï (pour ses nouvelles) et à Pierre Michon pour le choix des vies invisibles, est-ce que ce sont des auteurs dont vous vous sentez proche ?

En ce qui concerne les contemporains j'ai été tout un temps éblouie par l'univers de Claude Simon, dans la lignée presque directe de Faulkner qui pour moi demeure le plus grand avec Absalom Absalom, Lumière d'août et Tandis que j'agonise, et ceci dans son rapport aux personnages, et le traitement qu'il fait du temps, c'est à dire le tragique même. C'est, pour l'écrivain que je suis, la grande leçon. Bien sûr j'en ai aimé d'autres, et beaucoup sans doute, aussi différents que Pavese, Agota Kristof, Llamazares (Pluie jaune), Erri de Luca, Norbert Gstrein (Un d'ici, admirable). Côté poésie, entre autres: Hölderlin, A.C. Swinburne découvert récemment, et chez nous quelqu'un dont personne ne parle et que je trouve magnifique, Gérard Cartié. Aussi La Descente de l'Escaut de Venaille. J'allais oublier Segalen, et l'admirable, grande et rare façon d'aborder le tragique qui est celle de H. Michaux.
Vous avez dit Tolstoï et Michon? Effectivement on a pu faire ce type de comparaisons, comme d'autres, et parfois des plus inattendues comme Aragon(!), Suzuki, Tchekov, Woolf et Yourcenar, sans oublier Blanchot, Flaubert, Gracq, Quignard, Simon! Entre nous j'ai commencé à en faire une liste...
Concernant Tolstoï je ne sais trop qu'en dire. Concernant Michon, dont je ne me sens pas proche du tout, je suppose que c'est à cause de ces vies simplissimes, archaïques peut-être dont nous parlons lui et moi. Mais enfin nous ne sommes ni les seuls ni les premiers! Côté écriture proprement dite, ma démarche me semble même à l'opposé de la sienne qui tend selon moi vers une sorte " d'expansion " de la langue, tandis que, esclave comme je le suis du dépouillement, du " moindre mot ", je ne fais qu'ôter et ôter encore, jusqu'au stade ultime où il devient impossible de le faire une dernière fois.

11. Vous avez reçu le prix France Télévision et celui du jury Jean Giono en 1999, Qu'est ce que ce type de reconnaissance signifie pour vous ?

Cela signifie tout simplement la reconnaissance, et une des reconnaissances qui comptent le plus, celle des lecteurs.

http://villagedesidiots.free.fr/contemporains/centre_desbords.htm


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