1.
Dans votre œuvre, la perception de l'éternité
se fait à travers des gestes extrêmement simples, des gestes
modeste qui se répètent depuis des générations
sans le moindre effet de couleur locale ou d'exotisme historique. Je ne sais
si un personnage se révèle avant tout dans son quotidien.
Je sais que le quotidien me paraît être le lieu où
se produit, où se déploie le mieux cette représentation
du monde et de la vie qui m'occupe. Sans compter que, ayant à voir
avec l'instant, s'y manifeste ce qui pour moi est du domaine de l'absolu,
d'une certaine mesure de l'éternité. Tout ce qui dit (je
pense à certaines anciennes photographies sépia) la légèreté
et le poids de l'instant, son incroyable éternité. Ce que
c'est que d'être là à un moment donné sur cette
terre qui n'en finit pas de tourner! 2.
Vos personnage sont écrasés par le poids du temps, par leur
vie. En effet
il y a comme une présence du destin. Je me souviens qu'écrivant
l'Habituée il me fallait dire à quel point parfois ce n'est
pas quand vient la mort qu'apparaît dans toute sa dimension un destin.
Mais très tôt parfois. Ces destins par exemple qui consistent
à ne pas avoir de vie. A ne connaître de la vie que celle
des autres. Avec le cortège d'acceptations, de résignation
que cela suppose. Je dois reconnaître que cela a été
une part importante de mon besoin d'écriture. Ces vies closes à
peine commencées, l'écriture du destin avant même
que la vie soit achevée. Ces vies empêchées, ce que
j'appelle l'inaccompli, et qui fonde pour moi la démarche romanesque. 3. Dans La Demande le temps ne fait guère de différence entre la vie du maître et celle de la servante. D'où vous vient cette obsession de la durée, de l'éternité ? Je l'ignore
bien sûr. Et heureusement. Je la retrouve, contre toute attente
de ma part, dans Le Commandement que je viens d'achever! 4.
Dans La Demande la servante rend au peintre le temps de l'enfance, la
présence d'une autre femme, de la première, la mère.
Elle est la seule femme du livre, elle est toutes les femmes, comme si
la seule condition de la femme était de servir dans l'abnégation
et d'être révélée par le regard de l'homme. Une part
importante, vous le voyez. Mais concernant la résignation, la soumission,
il ne s'agit pas particulièrement de situations féminines!
Si la servante dans La Demande me paraît représenter éminemment
par son statut même de servante la soumission, ce peut être
aussi avec un personnage masculin, comme dans Le Commandement. Car s'agissant
de soumission, ce n'est pas d'une éventuelle soumission de la femme
à l'homme dont j'ai eu envie de parler avec ces histoires-là,
mais de soumission en général. L'entière acceptation
du monde, sans même parler de destin, ou des événements
particuliers qui font votre vie. Cette résignation si terrible
parfois que vous observez autour de vous. Vous ne pouvez pas ne pas l'observer. 5.
Vos œuvres laissent une large place à des personnages silencieux. Pour moi l'écrivain n'a pas de rôle particulier, si ce n'est de faire vivre le monde qui est le sien. Sa représentation. Mais concernant l'absence de parole j'ai effectivement un petit peu à dire. Et sur tout ce qui s'exprime en dehors de cette parole-là, dans La Demande au fond ce sont les regards et les silences qui racontent l'histoire. 6.
L'une des caractéristiques les plus frappantes de vos récits
est l'absence quasi-totale de dialogue ( et de noms dans La Demande ) Je ne m'imagine
pas en effet écrivant des dialogues. Si l'envie m'en vient j'écrirai
peut-être pour le théâtre. À ma façon.
7. A l'inverse de bon nombre d'auteurs contemporains, votre traitement du corps n'est pas intimiste. Quelle place lui réservez-vous ? Pour les textes écrits jusqu'à maintenant : la place que vous voyez, et qui est à l'image de ces vies qui n'en sont pas. Aussi se pourrait-il bien que j'ai maintenant envie de m'occuper d'un peu plus près de cela... Là encore à ma façon. 8. Vous publiez peu ( un recueil de poèmes et deux récits en 14 ans). Est-ce par volonté délibérée de laisser une distance entre vos œuvres ou est-ce que le fait d'exercer une activité professionnelle constitue un frein pour votre écriture (Michèle Desbordes est directrice de la Bibliothèque de l'université d'Orléans)? Parlons plutôt
de besoin, une sorte de mesure du temps. Ceci dit, j'ai commencé
à écrire relativement tard. Puis le temps qui a passé
(10 ans!) entre mon premier livre qui était de la poésie
et mon premier roman L'Habituée a été dû en
partie à la difficulté que j'ai eue à quitter la
poésie pour la narration romanesque, en passant par une ou deux
fictions poétiques qui n'étaient pas viables, et que je
n'avais pas à l'époque les moyens de travailler vraiment.
Plus récemment le cumul de mes fonctions de directeur de bibliothèque
universitaire avec, non tant l'écriture que les obligations liées
à l'écriture à l'occasion de la sortie de La Demande,
a véritablement retardé la réalisation de l'histoire
suivante qui est Le Commandement.
Exactement
là où la presse et les lecteurs m'ont située: à
l'écart. 10. On vous compare parfois à Tolstoï (pour ses nouvelles) et à Pierre Michon pour le choix des vies invisibles, est-ce que ce sont des auteurs dont vous vous sentez proche ? En ce qui
concerne les contemporains j'ai été tout un temps éblouie
par l'univers de Claude Simon, dans la lignée presque directe de
Faulkner qui pour moi demeure le plus grand avec Absalom Absalom, Lumière
d'août et Tandis que j'agonise, et ceci dans son rapport aux personnages,
et le traitement qu'il fait du temps, c'est à dire le tragique
même. C'est, pour l'écrivain que je suis, la grande leçon.
Bien sûr j'en ai aimé d'autres, et beaucoup sans doute, aussi
différents que Pavese, Agota Kristof, Llamazares (Pluie jaune),
Erri de Luca, Norbert Gstrein (Un d'ici, admirable). Côté
poésie, entre autres: Hölderlin, A.C. Swinburne découvert
récemment, et chez nous quelqu'un dont personne ne parle et que
je trouve magnifique, Gérard Cartié. Aussi La Descente de
l'Escaut de Venaille. J'allais oublier Segalen, et l'admirable, grande
et rare façon d'aborder le tragique qui est celle de H. Michaux. 11. Vous avez reçu le prix France Télévision et celui du jury Jean Giono en 1999, Qu'est ce que ce type de reconnaissance signifie pour vous ? Cela signifie tout simplement la reconnaissance, et une des reconnaissances qui comptent le plus, celle des lecteurs. http://villagedesidiots.free.fr/contemporains/centre_desbords.htm
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