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Semaine du jeudi 20 juin 2002 -
n°1963 - Arts - Spectacles
Un disque et une tournée
Après
des années d’absence et de doute, Marie-Paule Belle est donc
repartie de zéro. C’était en mars 2001, au petit Théâtre
de Dix-Heures, dans la discrétion. Avouons-le, nous ne comptions
pas parmi les moins sceptiques. Car non seulement la tempétueuse
«Parisienne», très marquée seventies, n’avait
plus vraiment la cote; mais en outre, elle signait un récital lèse-majesté.
Personne, depuis la mort de Barbara, en 1997, ne s’était
en effet risqué à emprunter, à détourner,
à s’approprier sur scène le répertoire autobiographique
de la longue dame brune.
Or ce fut
un succès. Confirmé, depuis plus d’un an, par un disque,
un passage au Casino de Paris et une longue tournée à travers
la France – tournée qui va se prolonger jusqu’à
l’été 2003. Le secret de cette réussite? L’art
avec lequel Marie-Paule Belle, fuyant tout mimétisme de mauvais
goût, revisite les classiques de son aînée, lui restitue
une alacrité, une insolence que la noire légende avait un
peu éclipsée, et tire ces chansons que nous aimons tant
vers le conte, la nouvelle, l’impromptu.
Habillée
par Mine Vergez, éclairée par Jacques Rouveyrollis et conseillée
par Roland Romanelli (autrement dit: trois fidèles parmi les fidèles
de Barbara), Marie-Paule Belle, seule au piano, montre qu’elle est
une interprète de cœur et d’esprit. Elle a su passer
de l’orchestre de cuivres à l’intime petite cantate.
On ignorait que cette artiste extravertie pût être une femme
d’intérieur. C’est une révélation.
Si, à
ses débuts, la timide Barbara, pour mieux se camoufler, chantait
Brel et Brassens, Marie-Paule Belle a compris qu’elle retrouverait
son adolescence en prêtant, sur le tard, sa voix à Barbara.
Une artiste qui choisit de s’oublier pour qu’on n’en
oublie pas une autre, rien n’est plus émouvant.
Le
Nouvel Observateur. – Vous avez été longtemps
absente. Sur scène, entre deux chansons de Barbara, vous parlez
même du mal qu’on vous a fait, des amis et des producteurs
qui vous ont «lâchée». Que s’est-il passé
pendant ces quinze dernières années?
Marie-Paule
Belle. – Il fut une époque où je tournais
beaucoup à travers la France. J’allais de fêtes de
la bière en stades de foot. J’étais la rigolote de
service. Je sortais un album tous les dix-huit mois. Ça ne me déplaisait
pas. Jusqu’au jour où j’ai craqué. J’en
ai eu marre des feux d’artifice et des pétards. J’ai
eu besoin d’intimité. Je rêvais de petits théâtres.
Je voulais une autre écoute. Ma dernière apparition en public
à Paris date de 1984, c’était au Théâtre
de la Ville. Malgré tout, je continuais de chanter en France, en
Belgique, en Suisse, au Québec. J’aurais continué
tranquillement mon petit bonhomme de chemin si, dans un magasin, une dame
ne m’avait abordée pour me dire qu’elle regrettait
que j’aie arrêté la chanson. Je me croyais présente,
je découvrais qu’on me croyait absente. Ça m’a
fait un coup terrible. Il était temps que je me ressaisisse. Seulement
voilà, entre-temps, les producteurs m’avaient laissée
tomber. Sans doute n’étais-je plus dans le coup. Barbara
voulut m’aider. Elle m’avait faxé un mot: «T’inquiète
pas, je vais m’occuper de toi.» Mais elle est morte, trois
jours plus tard.
N.
O. – Doutiez-vous de vous?
M.-P.
Belle. – Oui, évidemment. Je pensais que ce que
je chantais n’intéressait plus personne. Alors je suis restée
dans mon trou. J’en sortais de temps en temps pour reprendre en
province mes succès d’autrefois. C’était mélancolique.
Heureusement, j’ai rencontré à cette époque
William Sheller, qui m’a convaincue d’abandonner mon orchestre
et de tenter, seule, l’aventure du piano-voix. «Tu auras sur
scène, me disait-il, la plus grande trouille de ta vie, mais aussi
la plus grande liberté.» Il avait raison.
N.
O. – L’envie de chanter Barbara est-elle née
de cette découverte?
M.-P.
Belle. – La décision est née de ce moment,
mais je voulais depuis longtemps, c’est-à-dire de son vivant,
rendre hommage à Barbara pour la simple et bonne raison qu’elle
seule m’a donné envie de faire ce métier. J’avais
18 ans, c’était au Casino de Nice, je lui avais même
apporté une rose rouge dans sa loge. Adolescente, je connaissais
ses chansons par cœur. Et puis le temps a passé, je suis devenue
chanteuse. Je me souviens que ma première audition, en 1970, je
l’ai passée à l’Ecluse: «On n’a
pas touché le piano depuis Barbara», m’avait dit le
directeur avec un mélange de respect et d’émotion.
Roland Romanelli, qui nous accompagnait elle et moi, m’a finalement
présentée à Barbara. Nous n’étions pas
des amies proches, mais plutôt des complices lointaines. Elle avait
bien aimé mon interprétation de «Il pleut sur Nantes»
pour une anthologie de la chanson française réalisée
par les Editions Atlas. Et puis, je n’oublierai jamais le jour où
je l’ai appelée pour une amie dont la mère était
très malade. Fan absolue de Barbara, elle rêvait d’avoir
une dédicace de son idole. J’ai donc téléphoné
à Barbara, un peu embarrassée, et je lui ai demandé
d’écrire un mot pour l’anniversaire de cette dame qui
allait mourir. Et Barbara m’a fait cette réponse géniale:
«Un mot, mais ça n’a aucun sens! Non. Je vais aller
la voir à l’hôpital et je lui ferai des crêpes!»
N.
O. – Qu’aviez-vous en commun, selon vous, avec Barbara?
M.-P.
Belle. – Plein de choses. L’amour de la vie et de
la rigolade. Elle m’appelait d’ailleurs «Duracell»,
comme l’infatigable petit lapin à pile! Le goût de
la solitude. Le fait de privilégier toujours la scène par
rapport aux disques. La conviction qu’un piano n’est pas un
objet, mais une personne vivante. «Quand il te boude, me conseillait-elle,
surtout laisse-le bouder, t’en occupe pas.» Et encore, l’ignorance
du solfège. Comme elle, je lis très mal la musique, faute
d’avoir assez travaillé. Cela remonte à mon enfance.
Ma mère avait dit à mon professeur de piano: je veux que
la musique soit pour ma fille un plaisir et une joie, jamais une contrainte.
Autant vous dire que le solfège était le cadet de mes soucis.
J’ai donc appris à jouer d’instinct.
N.
O. – Le rapport passionnel qu’entretiennent toujours
avec Barbara ses fidèles admirateurs ne vous a-t-il pas inquiétée?
M.-P.
Belle. – C’est peut-être ce qui m’a fait
le plus peur. Je les connais bien, maintenant, ses fidèles. Ils
sont encore en deuil. Ils connaissent chaque mot, chaque note, chaque
virgule. Ils ne veulent pas qu’on touche à celle qu’ils
ont aimée si fort, qu’on la désacralise. Je peux vous
le dire aujourd’hui: ils m’ont donné un trac phénoménal.
Je n’avais pas le droit de les décevoir. J’ai dû
aussi me blinder. Avant même que je commence le spectacle, la production
recevait des appels sur le thème: «c’est scandaleux»,
«chanter Barbara, c’est la trahir», «comment Marie-Paule
Belle ose-t-elle chanter sur une tombe?», etc. Heureusement, mon
amour pour Barbara fut plus fort que mes craintes et que les terribles
résistances des protecteurs de sa mémoire.
N.
O. – L’accueil de votre spectacle vous a donné
raison...
M.-P.
Belle. – Oui, la méfiance s’est transformée
en confiance. Dans la salle, on me hurle parfois des «merci!».
Et puis ce que me disent ses fans à la fin du récital me
bouleverse: «Maintenant, vous faites partie de notre famille.»
Certains me confessent même qu’ils redécouvrent des
textes que leur fascination pour Barbara, son personnage, sa gestuelle
avaient parfois effacés. D’autres pleurent, pleurent... Ce
sont des hommes, surtout.
N.
O. – Comment avez-vous choisi les chansons dans tout son
répertoire?
M.-P. Belle. – J’ai gardé celles de mon adolescence,
celles qui appartiennent à notre mémoire commune, notamment
«Attendez que ma joie revienne», «Nantes», «Petite
Cantate», «le Mal de vivre», «Göttingen»,
«Dis, quand reviendras-tu». Et je les ai travaillées
en respectant les chansons originales, mais en prenant garde à
ne jamais tomber dans le mimétisme. Roland Romanelli m’a
donné de précieux conseils. Je ne me suis interdit qu’une
chanson de cette époque, c’est «Ma plus belle histoire
d’amour», qui selon moi appartient exclusivement à
Barbara et à son public. Je n’ai pas voulu mettre «l’Aigle
noir», parce que, à mon avis, cette chanson métaphorique
et populaire ne lui ressemble pas.
N.
O. – Vous y avez ajouté une chanson dont j’extrais
ces paroles: «Tu aurais dû attendre un peu / Avant de partir
/ Que l’on se connaisse un peu mieux. [...] Le soleil de ta voix
/ N’aura pas d’hiver.» Elle s’intitule «Une
autre lumière», et elle est signée de vous...
M.-P. Belle.
– Moi qui ai tant de mal à écrire, j’ai composé
d’un jet cette chanson sur Barbara. Ça ne m’était
jamais arrivé. Après avoir hésité, question
de pudeur, je l’ai finalement ajoutée à mon récital.
Elle dit l’essentiel: que Barbara nous manque terriblement, mais
ça n’est pas funèbre, c’est au contraire un
bain de vie. Ses mots et ses notes sont tellement devenus les miens que
je n’ai plus l’impression de chanter une autre, j’ai
l’illusion de parler de moi. Vous savez, quand mon père est
mort, moi aussi, je suis arrivée trop tard... Ce récital
est le tournant de ma vie d’artiste, et je le dois à Barbara.
Propos recueillis
par Jérôme Garcin pour le Nouvel Observateur Semaine
du jeudi 20 juin 2002 - n°1963 - Arts - Spectacles
Un disque et une tournée.
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