LA CHANTEUSE Barbara est morte dans la nuit du lundi 24 au mardi 25 novembre, à l'Hôpital américain de Paris (Neuilly-sur-Seine), des suites d'un choc toxi-infectieux. Elle avait été transportée quelques heures auparavant dans l'établissement hospitalier par les sapeurs-pompiers de Claye-Souilly (Seine-et-Marne), la localité voisine de Précy-sur-Marne, où elle résidait depuis une vingtaine d'années. Elle était âgée de soixante-sept ans.L'une des grandes figures de la chanson française, Barbara avait débuté à L'Ecluse, un cabaret parisien, avant d'acquérir une célébrité intemationale.

Véronique Mortaigne mardi 25 novembre 1997 (édition datée du 26)
   
     
ON LA REVOIT, longue, noire, sublimement coulée dans une robe sans doute imaginée par les terribles muses de la chanson, créatures de la lumière et de l'ombre... Barbara est morte dans la nuit de lundi 24 à mardi 25 novembre à l'hôpital américain de Paris (Neuilly-sur-Seine). Elle était âgée de soixante-sept ans.
Née le 9 juin 1930, à Paris, Monique Serf avait commencé sa carrière de musicienne, au Conservatoire de Paris, apprenant le piano et le chant. Mais Barbara est anticonformiste. Elle quitte l'académisme pour les arrière-salles. Fille d'un père qui mourut à Nantes (en 1949, «sans un adieu sans un je t'aime » au «25, rue de La-Grange-aux-Loups», petite fille d'une grand-mère russe qui cuisinait la carpe farcie, Barbara est acquise à l'errance. La jeune fille mince aux cheveux coupés à la garçonne se nourrit de Piaf, de Fréhel, de Marie Dubas. En 1949, elle rencontre Jean Wiener, qui l'incite à passer une audition à La Fontaine des Quatre-Saisons, le cabaret que dirige Pierre Prévert. La programmation de l'année est déjà faite, mais le patron lui offre un emploi de plongeuse. Un an durant, elle lavera les verres du Tout-Paris. Elle observe : Boris Vian se produit dans le cabaret des frères Prévert avec Louis Crolla et Louis Bessiéres. Il y a aussi Mouloudji. Elle n'y chantera jamais, mais elle y attrape le virus du cabaret. En1950, elle part pour Bruxelles, où elle restera deux ans. Dans une vieille maison d'un quartier excentré de Bruxelles, ses amis peintres et écrivains lui installent un piano jour qu'elle puisse chanter. Devant un public d'amis et d'étudiants de passage. Bientôt, elle ouvre un cabaret-théâtre au fond l'une friture. Barbara réalise ainsi du fond d'un bar enfumé la jonction du grand music-hall et de la future chanson rive gauche. Elle est d'abord une sublime interprète. A son répertoire figurent quelques perles de la chanson réaliste, des pièces comiques : Le Fiacre et Maîtresse d'acteur, de Léon Xanroff, Les Amis de Monsieur, de Fragson... En 1952, elle est embauchée pour huit jours à L'Ecluse à Paris. Elle chante Léo Ferré, Pierre Mac Orlan et les premières chansons de Brassens. Son premier 45 tours est enregistré à Bruxelles, en 1957 : Mon pote le Gitan, de Jacques Verrières, côtoie L'OEillet blanc, de Brigine Sabouraud, qui codirige L'Ecluse, un ancien bistrot de mariniers, où Barbara s'installe dès lors pour six ans. Elle devient la « chanteuse de minuit », adulée par la soixantaine de privilégiés qui viennent l'écouter chaque soir quai des Grands-Augustins. En 1958, elle enregistre un 45 tours pour Pathé-Marconi, où figurent L'Homme en habit de Pierre Delanoë et Domenico Modugno et Les Boutons dorés, de Jacques Datin et Maurice Vidalin. «L'école du cabaret dira-t-elle, est une école très difficile. Le public est très près de vous, il pénètre toutes vos émotions. »

L'OLYMPIA EN 1969
En 1959, Barbara fait ses premiers pas d'auteur-compositeur. Elle écrit Dis, quand reviendras-tu ?, qui sortira. en disque chez Odéon en 1962. Elle chante Les Boutons dorés au « Discorama » de Denise Glaser, et obtient l'année suivante un Grand Prix du disque en interprétant Georges Brassens. C'est en 1961 que Barbara affronte pour la première fois une grande salle, à Bobino, en première partie de Félix Marten. Elle interprète Brassens, Moustaki et Aznavour, mais aussi Chapeau bas, la première chanson dont elle avoue publiquement être l'auteur. En 1963, Denise Glaser fabrique une fausse pochette de disque pour présenter Nantes. Barbara écume les cabarets, La Villa d'Este, L'Amiral, le Théâtre des Capucines. Fin1963, elle signe un contrat chez Philips. Son premier 33 tours s'intitule Barbara chante Barbara, où Michel Portal improvise dans Pierre. Invitée à chanter au Junges Theater de Göttingen pour deux représentations, elle y reste huit jours et compose Göttingen. En1964, elle est la vedette anglaise de Georges Brassens à Bobino, la salle qui la révèle au grand public. L'année suivante, elle y revient en vedette. Roland Dhordain, alors directeur de France-Inter, organise à cette occasion une journée Barbara, qui se termine par la retransmission en direct de son tour de chant les roses pleuvent sur la scène. A la suite de cela, elle écrit Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous. 1967 est l'année des grandes tournées européennes, du Piccolo Teatro de Milan à Hambourg, où l'entraîne son producteur, Charley Marouani. Sa mère meurt : elle écrit L'Enfance, Rémusat et Chanson pour une absente. Elle rencontre Roland Romanelli à l'occasion d'une émission sur la danse orchestrée par Maurice Béjart. Leur collaboration durera quinze ans. En1969, elle donne son premier récital à l'Olympia - une occasion pour annoncer qu'elle quitte la scène pour toujours. Georges Moustaki vient y chanter La Longue Dame brune chaque soir. Le film La Fiancée du pirate, de Nelly Kaplan, renoue avec la facette comique de Barbara : elle y chante Moi j'm'balance. Au cinéma, on la retrouvera chantant La Solitude dans Aussi loin que l'amour, de Frédéric Rossif en 1971, ou jouant Léonie, la partenaire de Jacques Brel dans Franz, ou dans Je suis né à Venise, de Maurice Béjart en 1976. En1970, elle créé Madame, de Rémo Forlani, au théâtre de la Renaissance : c'est un échec commercial, tout comme l'album qui en sort, arrangé par Jean-Claude Vannier. Elle enregistre L'Aigle Noir, qui marque un tournant dans sa carrière, l'orientant vers davantage de dramaturgie.. et d'effets musicaux. En 1973, année de parution de La Louve, orchestré par William Sheller et dont les textes ont été écrits par François Wertheimer, elle quitte Paris pour s'installer à Précy-sur-Marne : une vieille ferme, de la glycine, des pivoines, un tilleul, des bouleaux, des chats, des chiens, un piano.

FANS ABSOLUS
Barbara tourne, passe par le Théâtre des Variétés, Bobino, s'arrête près d'un mois à l'Olympia en 1978. Loin de son profil de chanteuse intimiste, Barbara retient dès lors un nouveau public de fans absolus, qu'elle prend symboliquement dans ses bras à chaque concert. En 1981, c'est Pantin, l'énorme hippodrome de Pantin, où elle reste parfois des heures durant, prolongeant le spectacle pour une poignée de fans. Une rose à la main, elle y dédie Regarde au nouveau président de la République, François Mitterrand. En un mois, cent mille spectateurs viennent applaudir Barbara. En janvier1986, elle créé Lily Passion avec Gérard Depardieu au Zénith. Puis viennent le théâtre du Châtelet en 1987, où elle créé Sid'amour à mort, Mogador en 1990. Dés 1987, Barbara s'était engagée dans la lutte contre le sida. Elle partait en tournée avec des cartons de préservatifs à distnibuer lors de ses concerts, elle visite les malades à l'hôpital, ouvre une ligne confidentielle pour répondre aux personnes en détresse nuit et jour. Sans caméra, sans micro, elle visite les prisons afin de parler aux gens touchés par le sida.

Son dernier récital fut, en 1993, pour le Châtelet. Malade, elle dut l'interrompre au bout de quelques jours. Saisie par le trac, toujours le trac, Barbara fonce, l'air buté, vers les spectateurs, comme si elle allait leur tomber dans les bras. «C'est comme un désir amoureux, disait-elle en scène. On se dit : et s'il n'y avait plus de désir amoureux en face ? Et s'ils ne voulaient plus m'entendre ?» A son répertoire, Barbara avait ajouté au Châtelet Lily de Pierre Perret, « la plus belle chanson antiraciste». Au public, elle disait alors : « Seuls vous et moi connaissons les sentiments extraordinaires qui nous unissent. C'est formidable la route que vous m'avez tracée. Il est vrai qu'à soixante-trois ans, vous m'avez laissée intacte, vous m'entendez, intacte. »

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