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Militant gauchiste, Erri De Luca a trimé à l'usine et sur les chantiers pendant vingt ans, sans jamais cesser de se nourrir de livres. Aujourd'hui, dans sa retraite nichée au cœur de la campagne romaine, ce poète aux pieds nus cisèle des textes à la beauté fulgurante. Pour identifier l'homme à interviewer, il fallait chercher ses pieds parmi tant d'autres déambulant dans l'aéroport de Rome. L'Italien Erri De Luca nous avait fait la grâce d'un indice : "Je porte des sandales…" Au cœur de l'hiver, l'écrivain va les pieds nus, "libres". Comme s'il cherchait à s'enraciner dans la terre… Stature effilée, peau parcheminée où s'inscrivent vingt années de labeur ouvrier, Erri De Luca ressemble à ses frères, les arbres. Il a du peuplier la droiture, l'élégance ; du chêne la conviction, la sérénité ; enfin, de l'eucalyptus, cet enfant de la Méditerranée, de ce Sud cher à Albert Camus, à Jean-Claude Izzo, à Francesco Biamonti, possède les lumières changeantes, les tempêtes odorantes. Trois Chevaux, son dixième livre publié en France, est une déflagration poétique, tendue de phrases pudiques, gonflée de sensualité. De celles qui disent doucement, mais qui portent loin, très loin, et aspirent au soupir, ce silence si musical. Le narrateur, ombre de l'auteur, revient d'Argentine. Il y avait suivi une femme, milité contre la dictature. Désastre politique et amoureux : il porte encore le goût du sang, il sent encore la mort toute proche. Désormais, il fait le jardinier, plante des arbres, leur parle, travaille presque religieusement. En communion avec le ciel, la terre. Erri De Luca s'est établi depuis une décennie dans la campagne romaine, bien loin des folies de la capitale. Une ancienne étable qu'il a aménagée, un lieu de réconciliation : il y a veillé son père mourant et avec un brin d'ironie dit aujourd'hui y "garder" sa mère, grande et belle Napolitaine. Rien de trop. Un lit sans nulle trace de sommeil ; au mur, une guitare ; face à la fenêtre et aux mimosas déjà en fleur, une petite table, des feuillets sagement rangés, quelques crayons de bois, une machine à écrire, Singer de luxe, mécanique et minuscule, ultime étape du manuscrit. Le lieu est spartiate, donc apaisant. En ascète gourmand, il sert le vin, coupe le pain. L'après-midi file au rythme du nectar de Toscane, des sourires, des silences, des effervescences. Né au mitan du siècle, le Napolitain a fui les tumultes de sa ville natale "trop bavarde. On est étranger à l'endroit même où on est né", a fui pour mieux écrire ses blessures vives, ses espérances tenaces. Il a 18 ans en 1968, rompt avec sa famille, sa classe - la bonne bourgeoisie : "Ce fut une extraction violente" -, dit non à un avenir tracé, s'engouffre dans l'action politique (l'organisation gauchiste Lotta Continua), revendique son extrémisme : "J'étais muet, ces années-là m'ont donné la parole. J'avais peur, ces années-là m'ont donné le courage."1976 : débâcle du militantisme outrancier. Par dénuement, par conviction, Erri De Luca loue alors ses bras, son corps, aux usines, aux chantiers. Il "fait" l'ouvrier, le terrassier, vingt ans durant, éventre les rues de Paris, s'accroche aux chaînes de montage de Fiat à Turin, élève des éoliennes en Afrique, monte des parpaings à Rome. La nuit, son dos endolori, ses mains engourdies revivent un à un les quintaux qu'ils ont soulevés la journée. Pas facile d'aimer une femme quand le corps porte sur lui les cicatrices du labeur, presque des stigmates : "Je la perdais un peu tous les jours sous mes paumes épaissies qui lui égratignaient la peau sans parvenir à la sentir. Au lit, je l'enlaçais gardant mes poings fermés", écrit-il dans En haut, à gauche, un roman autobiographique.Erri De Luca a cessé depuis quatre ans de "faire" le manœuvre. Il a trimé dur, résisté à la meurtrissure, à l'affront de l'exploitation totale, a lutté avec ses compagnons - revendications, grèves. S'est tenu droit, comme un forcené, la tête bouillonnante de phrases prêtes à éclore - l'écriture à fleur de peau, depuis toujours - et le cœur empli de tant de livres, depuis toujours aussi - Céline et son Voyage au bout de la nuit, Robert Walser, Bohumil Hrabal… Il est un lecteur avide, d'une rare exigence : "Les livres me tiennent compagnie, ils sont pour moi un matériel isolant. Ils m'isolent du froid, du bruit, de la fureur. Ils me protègent. Mon père les vénérait. Je n'ai pas ce respect. Ceci n'est pas une métaphore : un livre doit me faire tenir debout après une journée de travail, il doit m'ôter le poids de ma fatigue, soulever littéralement mon propre corps. J'ai avec lui une relation physique, violente. Il doit être mon soutien ou rien."Le seul livre qui ne l'ait jamais trahi, le seigneur des songes, c'est la Bible. Depuis 1983 et dès 5h30, tous les matins, elle est pour lui comme une renaissance : "Je ne suis pas un homme de foi mais celle des autres me donne du courage. Le Livre saint est celui qui me tient éveillé pour la vie. La Bible a ce pouvoir sur moi. Levé une heure plus tôt que mes compagnons, je lisais l'Ancien Testament, au sens le plus littéral, me berçant de sa musique. Cette heure conquise, je pouvais perdre les huit autres au labeur. En une heure, j'avais gagné ma vie." Dans son dernier roman, il écrit : "Je ne crois pas aux écrivains, mais à leurs histoires, c'est ce que je réponds à un marin criblé de taches de rousseur qui me demande si j'ai foi en Dieu."Pour mieux se fondre dans le chant biblique, le cérébral du bâtiment apprend l'hébreu, seul, en vorace. Puis le yiddish (pour donner "tort à l'Histoire", et toucher la poésie d'un Peretz, d'un Singer), puis le russe (pour s'imprégner de Maïakovski), puis le français, l'anglais, l'espagnol, l'allemand, des dialectes africains : "Cela me plaît de nommer la même chose à l'aide de plusieurs mots. Dire soleil en dix langues, c'est merveilleux !" De récit en roman, l'Italien toujours parle de lui, emploie le je, le "moi parlant", se raconte et embrasse la vie, embrasse les hommes. "Je lègue mes histoires aux autres", dit-il dans un français précis et précieux. Ainsi, l'écrivain capte, pour ne pas les laisser mourir, des souvenirs, des émotions, des gestes. Le dos cassé d'un immigré, celui hautain d'une femme, les râles d'un père mourant, les soupirs d'un jour immobile, la rumeur des vagues, le duvet jaune des mimosas, la terre qui tremble et fait pleurer les ruelles napolitaines, les colères utopiques, l'ombre d'un amour qui s'efface doucement… Dans Trois Chevaux, le "moi parlant" d'Erri De Luca laisse affleurer les mêmes fragments volés à l'oubli. Il écrit au présent le passé et le maintenant, la terre, les arbres, le silence, le travail, le vin, la politique, son pays lobotomisé - l'Italie "cette insignifiante" -, les livres, l'amour, la mort, la vie, le destin. Et il raconte des hommes, des femmes, lui, le narrateur, ce jardinier de l'âme, qui dorlote chaque arbre car "s'il doit prendre racine dans un sol inconnu, il est confus comme un garçon de la campagne à son premier jour d'usine" ; lui, ce poète aux pieds nus qui avoue ne lire que des livres d'occasion, "des livres en fin de parcours", parce que "chaque exemplaire d'un livre peut appartenir à plusieurs vies". Et il y a aussi Selim, l'Africain, l'ami, le généreux, un sage, un dieu peut-être, marchand de mimosas et croqueur d'olives, qui vient, un jour, planter dans le jardin intime de l'écrivain des phrases secours, prises aux ténèbres : "Ici, chez vous, on bâtit avec l'eau de la terre. […] Chez nous, on bâtit avec l'eau du ciel. Nous la recueillons et quand nous en avons un peu, nous la gâchons avec la terre. Nos maisons sont faites de pluie, ce sont des nuages plutôt que des maisons." Enfin il y a une femme, une autre. Et ces monceaux de poésie, encore aussi fulgurants que doux à dire, à écrire… Si les livres - pas tous ! - sont les compagnons d'Erri De Luca, l'écriture est sa compagne. Elle n'est pas un travail - il durcit le ton : "Pas pour moi. Le travail, c'est autre chose, que je connais, de beaucoup plus dur. J'écris ce que j'ai oublié, des moments, des personnes. Je n'invente pas de personnages. L'écriture vient et c'est comme une seconde rencontre avec ces êtres. Une "deuxième fois" concentrée dans le temps, focalisée dans les émotions, et donc plus intense. Je me bagarre avec les phrases trop réchauffées, trop fiévreuses. Je les laisse dormir, parfois longtemps. Puis, si j'ai le goût de recopier mes mots, au sens littéral, comme un écolier, alors je poursuis."Plus tard, dans la soirée, celle qu'Erri De Luca nomme sa "collègue d'habitation", la mère, femme franche et droite, achèvera d'un geste ce tableau de l'artiste à l'établi. L'âme du foyer est aussi la première lectrice, une complice donc. Elle élague le manuscrit du fils, mime de ses doigts soignés les coupes, les ratures, l'épaisseur du manuscrit qui rétrécit terriblement. Elle rit même de son intransigeance. Lui acquiesce, silencieux. Il croque l'ail cru et le piment. Il sourit. Martine Laval pour Télérama |