A
l'occasion de la publication de Baudolino, le dernier roman de Umberto
Eco, Marie-Françoise Leclère, chef du service Livre à
l'hebdomadaire Le Point, a rencontré l'auteur à Milan. 17/02/2002 Les aveux d'une légende Umberto Eco (70 ans) est sans doute l'érudit le plus célèbre du monde. C'est que ce spécialiste de saint Thomas d'Aquin converti à l'étude des signes est devenu un grand maître du best-seller. Son quatrième roman, Baudolino, s’est déjà vendu à 400 000 exemplaires. Propos recueillis par Marie-Françoise Leclère LE POINT : D'où vient ce nom d'Eco, qui est très rare ? UMBERTO ECO : C'est une très belle histoire que j'ai découverte il y a une dizaine d'années. Mon grand-père était un enfant trouvé et ce nom lui avait été donné par un employé de mairie. D'habitude, on donne à ces enfants des noms standard comme « Esposito » ou « Dieudonné » en français, et tout le monde ignorait l'origine de cet étrange « Eco ». J'étais convaincu d'être le seul à le porter lorsqu'à la parution du « Nom de la rose », qui m'a fait connaître au-delà de la confrérie des intellectuels, une lectrice m'a écrit qu'elle s'appelait aussi Eco et qu'elle désirait savoir s'il y avait un lien entre nous. Je lui ai répondu et elle m'a dit que son grand-père était également un enfant trouvé, mais de Naples. Comment était-il possible que deux employés de mairie, l'un à Naples, l'autre à Alessandria (Piémont), ma ville natale, aient pu avoir la même idée ? Mystère. Et puis un ami qui travaillait à la Bibliothèque vaticane sur le monde des jésuites au XVIIe siècle est tombé sur une liste d'expressions utilisées par les jésuites pour désigner les enfants trouvés. L'une d'elles était « ex coelis oblatus » (donné par le ciel). Mon nom est donc un acronyme latin qui était resté dans quelques mémoires. LE POINT : Dans quel genre de famille êtes-vous né ? UMBERTO ECO : Mon père était l'aîné de treize enfants ; les deux derniers, Juliette et Roméo, sont nés alors qu'il était dans les tranchées - la fratrie a échappé de peu à un petit Paul et à une petite Virginie ! Au retour de la guerre, mon père est devenu employé. Dans cette ancienne capitale du borsalino où l'on parlait encore des ouvriers aux mains blessées par l'eau bouillante dans les fabriques, il représentait la première génération passant du prolétariat à la petite, petite, petite bourgeoisie portant chapeau et cravate et confite dans la dignité. LE POINT : C'est important, les souvenirs d'enfance ? UMBERTO ECO : L'important, pour moi, ce n'est pas tellement d'avoir des souvenirs, c'est toujours de régler ses comptes avec eux, de rétablir le contact avec son enfance, de retrouver des gens de ce temps-là, une amie, une institutrice dont moi et mes copains sommes toujours amoureux. Je me sers beaucoup de mon enfance dans mes livres. Un exemple : le jour de la naissance de ma soeur - j'avais 3 ans - on m'a confié à un voisin et j'ai passé l'après-midi à attendre au milieu d'oiseaux empaillés qui m'impressionnaient terriblement. Ce souvenir se retrouve dans « Le pendule de Foucault », où j'ai inventé un taxidermiste. Evidemment « Baudolino », qui raconte, entre autres choses, la fondation d'Alessandria, est nourri de souvenirs. LE POINT : Pourquoi avoir prénommé votre héros Baudolino ? UMBERTO ECO : C'est un clin d'oeil au saint patron d'Alessandria. Puisque je prenais pour héros un petit paysan du XIIe siècle et que j'en faisais le fils de Gagliaudo, l'homme qui, selon la légende, avait convaincu par ruse les troupes germaniques de Frédéric Ier Barberousse de lever le siège de la ville, pourquoi pas ? LE POINT : Au début du roman, Baudolino a 13 ans. Comment étiez-vous, à cet âge ? UMBERTO ECO : J'avais deux activités fondamentales : l'une, intellectuelle et privée, l'autre, publique. D'un côté, j'écrivais des romans. Je prenais un cahier, je réalisais d'abord le frontispice, avec le titre et le nom de l'éditeur, puis je dessinais des illustrations environ toutes les dix pages, je rédigeais la table des matières, enfin, je me mettais à écrire, toujours en script et sans m'accorder aucune correction, pour que cela ressemble vraiment à un livre imprimé. En général, je m'arrêtais au premier ou au deuxième chapitre : j'étais à l'époque un auteur de grands romans inachevés. De cette production je n'ai qu'une oeuvre terminée intitulée : « Au nom du Calendrier », le journal d'un mage qui régnait sur une île dont les habitants adoraient le dieu Calendrier. Mon livre a 29 pages, il est daté de 1942 (XXI Era fascista, ainsi qu'on devait dire à l'époque) ; j'avais donc 10 ans. Vers 1944 ou 1945, je me suis attaqué au genre épique et j'ai commis une parodie de « La divine comédie ». Ensuite, vers 16 ans, j'ai découvert la poésie en même temps que Chopin. Mes « oeuvres »? Une sorte d'acné juvénile qui m'a persuadé d'arrêter l'écriture dite créative. LE POINT : En quoi consistait votre activité « publique » ? UMBERTO ECO : J'étais chef de bande, le leader, le type qui faisait du théâtre, de la musique (de la flûte à bec), celui qui organisait des aventures. J'avais, je dois dire, une certaine habileté à séduire la foule de mes « gens ». Je ne suis devenu vraiment sérieux qu'à l'université. Parce que je faisais ce que je voulais. LE POINT : Que lisiez-vous ? UMBERTO ECO : Des bandes dessinées, puis les grands romans d'aventure, les équivalents italiens de Jules Verne. Mes romans, eux, étaient plutôt du genre de ceux de Louis Boussenard, l'auteur du « Tour du monde d'un gamin de Paris ». LE POINT : Aviez-vous une ambition particulière ? UMBERTO ECO : Je voulais être conducteur de tramway. Cela bien que vivant sous une dictature où l'on nous proposait tous les jours un nouveau modèle héroïque auquel nous croyions ! J'ai même gagné des prix à l'école en écrivant comment je voulais mourir pour Mussolini. Dans ma prime enfance, j'appartenais aux jeunesses fascistes. Mais, lorsque le fascisme est tombé, j'avais 11 ans et, à 11 ans, on comprend tout. J'ai vécu les deux années suivantes, celles de la résistance, à la première personne, avec la lucidité d'un homme de 30 ans. LE POINT : Pourquoi avoir choisi la philosophie ? UMBERTO ECO : A cause d'un professeur resté à mes yeux un modèle de vie intellectuelle. Il savait nous faire écouter la Tétralogie quand il parlait de Wagner ou expliquer qui était Freud lorsqu'il donnait un cours sur la psychanalyse. La définition du philosophe est proche pour moi de celle de l'homme de la Renaissance qui connaît tout, qui s'intéresse à tout. En 1950, si une famille comme la mienne faisait le sacrifice d'envoyer un fils à l'université, c'était pour qu'il devienne médecin ou avocat ; ma décision a terrorisé mon père, qui me voyait crever de faim ou prenant le train tous les jours à 5 heures du matin pour aller enseigner dans un village de montagne. Il y a eu de longues discussions, presque une bataille, mais mon père a respecté mon choix. Je suis apaisé parce qu'avant de mourir il m'a vu débuter comme professeur à l'université, il a vu le premier livre publié et traduit, il a compris qu'il n'était pas indispensable de devenir avocat, il était content. LE POINT : Et votre mère ? UMBERTO ECO : Elle est morte plus tard. Mais je n'avais pas avec elle ce problème de la dette. LE POINT : Votre vie d'étudiant ressemblait-elle à celle de Baudolino, entre discussions, beuveries et femmes ? UMBERTO ECO : Dans une certaine mesure, oui. Le collège universitaire de Turin était une communauté avec les folies inhérentes à ce genre d'endroit. Mais j'étais très sérieux avec les jeunes filles : une me suffisait. LE POINT : Qu'avez-vous cherché à enseigner ? UMBERTO ECO : J'ai cru le savoir jusqu'au 5 janvier dernier. Pour fêter mes 70 ans, une quarantaine de mes anciens étudiants sont venus à la campagne et ils m'ont apporté des messages écrits par chacun d'entre eux. Je m'attendais à être remercié pour ma rigueur et voilà que je l'étais pour ma curiosité. Ma leçon était une leçon de curiosité, moi qui ai toujours eu l'impression de ne pas être particulièrement curieux et qui ai même souvent lutté contre ce penchant pour ne pas perdre de temps ! LE POINT : Qu'est-ce qui vous pousse vers la théorie de l'étude des signes, ou sémiotique, après votre thèse sur le problème esthétique chez saint Thomas d'Aquin ? UMBERTO ECO : Tout cela s'est fait de manière naturelle. Pendant mes études, j'ai rencontré des écrivains et des artistes d'avant-garde comme Berio ou Stockhausen. Ensuite, j'ai travaillé sur James Joyce, qui était parti de saint Thomas pour imaginer une nouvelle poétique. Ce mariage passé-présent était cohérent. Mais il y avait aussi, et depuis le début, le travail à la télévision qui me permettait de survivre et m'intéressait. J'avais besoin d'une espèce d'unicité. Et tout à coup la synergie sémiotique m'a paru être la méthode qui comblerait ce désir. C'était l'époque, aussi... A Paris, Roland Barthes, qui me fascinait, passait du « Degré zéro de l'écriture » (1953) à « Mythologies » (1957)... LE POINT : Cela n'a pas dérangé l'université ? UMBERTO ECO : Un peu, au début. Parce que j'étais difficile à classer dans une catégorie précise. LE POINT : Y a-t-il un Moyen Age d'Umberto Eco ? UMBERTO ECO : Il y a deux faces du Moyen Age, l'une théologique, philosophique, monastique, latine. C'était plutôt la mienne, y compris dans les romans comme « Le nom de la rose » et « Le pendule de Foucault ». L'autre face, c'est celle des troubadours, des paysans, une face picaresque, guerrière, où l'on parle de nouveaux langages. C'est celle de « Baudolino ». LE POINT : On compare souvent notre époque à un nouveau Moyen Age... UMBERTO ECO : Je peux même trouver des analogies entre nous et l'homme de Neandertal ! Le Moyen Age est proche parce que c'est une époque où naissent les pays, les langues, l'économie, la technologie, l'agriculture. C'est une période de transition entre l'Empire romain et les Etats nationaux. Dans ce sens-là, sous certains aspects, ce que nous vivons lui ressemble. Nous sommes postmodernes ? Disons que le Moyen Age était postclassique. LE POINT : La construction européenne... UMBERTO ECO :... me passionne. Quand j'avais 20 ans, il était capital de se sentir européen, de voyager, de passer des nuits à discuter pour se découvrir les uns les autres, je l'ai fait. L'Europe, c'est un idéal, un rêve, une réalité. LE POINT : Que faisiez-vous le 11 septembre 2001 ? UMBERTO ECO : J'étais à l'université. J'ai essayé de me brancher sur l'Internet et j'ai allumé la radio. Je crois que nous n'avons pas encore mesuré l'importance de l'événement. LE POINT : Quelle a été la genèse de « Baudolino » ? UMBERTO ECO : J'ai d'abord eu un premier projet, que je me garde. Ensuite, je me suis intéressé à la question banale du meurtre dans une pièce entièrement fermée. Puis m'est venue l'idée que la scène finale devrait se dérouler au milieu des cadavres momifiés de la crypte des Capucins, à Palerme. Après, j'ai songé que je mettrais en scène un groupe de personnages fabriquant des faux. A ce stade, le livre devait s'appeler « Numéro zéro » et raconter les aventures de gens qui fondaient un quotidien et qui inventaient des « scoops ». Mais cela ressemblait trop au « Pendule de Foucault », à ses héros qui inventent l'Histoire, et j'ai renoncé. Là-dessus, je me suis demandé quel était le faux le plus célèbre de l'Occident. Il m'est apparu que c'était la fameuse lettre du prêtre Jean à Frédéric Barberousse. Or il se trouve qu'en 1960 j'avais travaillé à l'édition italienne d'un livre sur les pays légendaires où ce souverain chrétien, supposé régner au-delà de la Perse, sur des terres pleines de merveilles et de monstres, avait naturellement sa place. Cette lettre ne m'avait pas quitté, d'autant moins qu'y intervenait Barberousse. Sa mort mystérieuse pendant la 3e croisade (a-t-il été ou non assassiné ?) faisant partie de ma mythologie et de celle de ma chère ville, les choses se sont mises en place. J'ai eu envie de faire raconter la chronique de l'empereur par un fils adoptif rencontré par hasard en Piémont, le nommé Baudolino. Après s'est posée la question de le faire parler, j'ai inventé un langage et de ce langage est né un monde. LE POINT : Quand le rêve de la langue parfaite, universelle, apparaît-il ? UMBERTO ECO : Au moment où l'Europe se morcelle et que disparaît la langue universelle qu'était le latin. Une réaction normale lorsqu'on se trouve confronté au curieux problème de la pluralité des langues. Pourquoi l'homme n'est-il pas né et n'a-t-il pas continué d'exister avec une seule langue ? Pour l'expliquer, il a fallu inventer la tour de Babel et toutes sortes de mythes. LE POINT : Qu'attendez-vous de votre lecteur ? Pensez-vous à lui pendant que vous écrivez ? UMBERTO ECO : Evidemment, oui. L'activité de l'auteur est de « créer » son propre lecteur. Dans le cas de « Baudolino », je m'attends qu'il s'amuse, sans se poser de problèmes théoriques. L'écrivain essaie d'échapper aux interprétations, non pas nécessairement parce qu'il n'y en a pas, mais parce qu'il y en a peut-être plusieurs et qu'il ne veut pas arrêter les lecteurs sur une seule. Son plus grand plaisir est de dérouler une tapisserie... et de se sentir délicieusement couillon à la fin de l'histoire telle qu'elle est racontée. LE POINT : Ecrire vous amuse-t-il ? UMBERTO ECO : Ce qui m'amuse, c'est de raconter des histoires, de décrire avec réalisme un univers légendaire, d'imaginer le fleuve de pierres, le royaume du prêtre ou la façon dont les monstres aux oreilles immenses font l'amour. J'aime aussi voir les personnages prendre l'initiative, m'apercevoir, arrivé à tel ou tel chapitre, que je ne peux plus leur faire faire certaines choses car ils en ont décidé autrement. Jusqu'à la fin, je ne savais pas ce que ferait Baudolino quand il aurait percé l'énigme de la mort de Barberousse. Au moment où j'ai écrit ce passage, la décision de Baudolino s'est imposée naturellement : sa logique, sa mentalité exigeaient qu'il fasse cela et rien d'autre. LE POINT : Avez-vous des rites d'écriture ? UMBERTO ECO : Pas du tout. Sinon que, tout au long de l'année, j'engrange, je lis et je prends des notes en attendant le prochain long séjour à la campagne. Je n'ai pas d'autre rite, je peux écrire n'importe quand, n'importe où, avec et sur n'importe quoi. LE POINT : Qu'écrivez-vous en ce moment ? UMBERTO ECO : Des conférences pour Oxford. LE POINT : « Baudolino » est plein de disputes théologiques. L'équivalent de ces disputes existe-t-il dans le monde contemporain ? UMBERTO ECO : Sur les campus américains, sans doute y a-t-il des gens qui se déchirent autour des notions d'hypertexte ou de déconstruction. Mais le reste, par exemple les discussions à l'intérieur d'un parti politique, a presque disparu. La société a, dans un sens, renoncé à ces débats sur les grands principes. Ou alors les grands principes se sont déplacés à une telle vitesse que la société a été incapable d'élaborer une « théologie » suffisante autour d'eux. Regardez ce qui se passe à propos du non à la globalisation : ce ne sont pas des écoles de pensée qui s'affrontent, ce sont des attitudes, toutes les attitudes, l'extrême gauche, l'extrême droite, les réactionnaires, les écolos. Où est le débat théorique là-dedans ? LE POINT : La télévision est-elle responsable de cette dilution ? UMBERTO ECO : Possible. Autrefois, tu étais vainqueur si tu étais vainqueur dans l'univers de l'argumentation. Aujourd'hui, tu l'es si tu parais à l'écran. C'est pourquoi la prise de parole risque de devenir le piège fondamental : tu apparais, tu prends la parole, tu es très content, tout le monde dit : « ah, il a parlé ! »... et c'est fini ! LE POINT : Avez-vous la foi ? UMBERTO ECO : Je l'ai eue jusqu'à 26 ans, mais je refuse de parler de Dieu dans les médias. LE POINT : De quoi avez-vous peur ? UMBERTO ECO : De tant de choses (rires). De la fin de la démocratie représentative, par exemple, de ce qu'on lui substituera, qui ne sera pas une dictature facile à identifier, mais des mécanismes encore inconnus. De la fin de la fonction de contrôle et de sauvegarde des libertés de la presse. Elle n'est pas la seule responsable, d'ailleurs : la faculté d'oubli du public est devenue phénoménale. LE POINT : Et vos plaisirs ? UMBERTO
ECO : Je ne sais pas si j'ai eu de grands plaisirs. Toujours est-il qu'à
cause de mon éducation catholique la recherche du bonheur n'était
pas dans ma ligne d'horizon. J'ai conscience d'avoir été
gâté et je ne veux pas me plaindre, ce serait un peu exagéré
! Je suis tranquille, j'attends ma mort de façon tranquille, en
souhaitant quand même ne pas finir dans des souffrances atroces.
Bien sûr, j'aimerais être lu longtemps, mais cela ne dépend
pas de moi. La seule chose qui me dérange un peu, c'est que le
tas énorme d'expériences que j'ai accumulées, même
si j'en ai transmis une partie dans mes livres, va disparaître avec
moi. Par exemple, qui saura quel est le wagon à occuper dans le
train Milan-Bologne pour être le premier à descendre et à
prendre un taxi ? Mais je plaisante... La naissance de mon petit-fils
Emanuele m'a comblé et j'adore jouer avec lui. L'autre jour, en
regardant la télévision, il a dit « grand-père
». J'étais enchanté, même s'il y avait une femme
à l'écran. |
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