C’est
le contraire du vélo, la bicyclette. Une silhouette
profilée mauve fluo dévale à soixante-dix
à l’heure : c’est du vélo. Deux
lycéennes côte à côte traversent
un pont à Bruges : c’est de la bicyclette.
L’écart peut se réduire. Michel Audiard
en knickers et chaussettes hautes au comptoir d’un
bistro : c’est du vélo. Un adolescent en
jeans descend de sa monture, un bouquin à la main,
et prend une menthe à l’eau à la terrasse
: c’est de la bicyclette. On est d’un camp
ou bien de l’autre. Il y a une frontière.
Les lourds routiers ont beau jouer du guidon recourbé
: c’est de la bicyclette. Les demi-course ont beau
fourbir leurs garde-boue : c’est du vélo.
Il vaut mieux ne pas feindre, et assumer sa race. On porte
au fond de soi la perfection noire d’une bicyclette
hollandaise, une écharpe flottant sur l’épaule.
Ou bien on rêve d’un vélo de course
si léger : le bruissement de la chaîne glisserait
comme un vol d’abeille. A bicyclette, on est un
piéton en puissance, flâneur de venelles,
dégustateur du journal sur un banc. A vélo,
on ne s’arrête pas : moulé jusqu’aux
genoux dans une combinaison néospatiale, on ne
pourrait marcher qu’en canard, et on ne marche pas.
C’est
la lenteur et la vitesse ? Peut-être. Il y a pourtant
des moulineurs à bicyclette très efficaces,
et des petits pépés à vélo
bien tranquilles. Alors, lourdeur contre légèreté
? Davantage. Rêve d’envol d’un côté,
de l’autre familiarité appuyée avec
le sol. Et puis… Opposition de tout. Les couleurs.
Au vélo l’orange métallisé,
le vert pomme granny, et pour la bicyclette, le marron
terne, le blanc cassé, le rouge mat. Matières
et formes aussi. A qui l’ampleur, la laine, le velours,
les jupes écossaises ? A l’autre l’ajusté
dans tous les synthétiques.
On
naît à bicyclette ou à vélo,
c’est presque politique. Mais les vélos doivent
renoncer à cette part d’eux-mêmes pour
aimer – car on n’est amoureux qu’à
bicyclette.