LA FERME AFRICAINE

Karen Blixen

 

Liste alphabétique
Bibliothèque virtuelle

Fiche :

Auteur Karen Blixen
Editeur Gallimard (également paru chez folio)
Collection Du Monde Entier
Nombre de pages 336 pages
Format 14 cm x 21 cm
ISBN 207020748X

Résumé :

Qui ne sait pas que La Ferme africaine est une grande histoire d'amour ? Mais, contrairement à ce que laisse supposer le superbe film de Sydney Pollack (Out of Africa), on sait moins que le plus grand amour de Karen Blixen est l'Afrique. Avant même Denys Finch Hatton, le chasseur d'éléphants, cet "homme au coeur pur" qui écoute inlassablement ses histoires, le coeur de Karen Blixen bat pour les splendeurs ocres du continent africain et la noblesse de ses habitants. Pour preuve, les denses descriptions dignes de la plus belle prose poétique et ces curieuses "Notes d'une émigrante" insérées en deuxième partie du roman, carnets d'impressions et de souvenirs qui nous plongent plus profondément encore dans l'âme africaine.

Commentaire :

Au départ cela ne devait être qu'un recueil d'anecdotes de soirées, de " petits tableaux tout à fait véridiques ", de récits de voyages et d'anthropologie. Plus tard cela devint La ferme Africaine.

Les souvenirs de l'écrivain danois Karen Dinesen, baronne Blixen Finecke (1885 - 1962), furent publiés en anglais en 1937. Elle a publié ses livres parfois sous le nom de Isaak Dinensen.

L'auteur, qui a vécu au Kenya de 1914 à 1931, raconte la vie dans sa ferme de culture de café à proximité de Nairobi. C'est une exploitation immense et féodale. La maîtresse, la " m'saba " règne sur elle comme un seigneur du moyen Age, qui aurait toute la largeur d'esprit d'une femme cultivée du XXe siècle.

Intelligence et culture, originalité et fantaisie, récits et souvenirs s'efforcent de dégager un élément capital de la vie de l'auteur : la découverte de l'âme noire.

Elle écrit à ce propos : " Les Noirs, en effet, sont en harmonie avec eux-mêmes et leur entourage, intégrés à la nature……Dès que j'ai connu les Noirs, je n'ai eu qu'une pensée, celle d'accorder à leur rythme celui de la routine quotidienne que l'on considère souvent comme le temps mort de la vie ".


Aimant passionnément la population indigène, Karen Blixen décrit ses mœurs, ses lois, ses habitudes, la forme à la fois mythique et panthéiste de son esprit, et elle se livre à une critique indirecte de la civilisation européenne.

Un thème essentiel dans son œuvre est l'analyse du processus de la décision. Ses personnages se trouvent souvent devant un choix existentiel et c'est elle qui doit trancher pour eux. Les Noirs lui confient le rôle de " serpent d'airain ". Ce rôle est lourd, dépourvu d'agrément. " Le raisonnement des indigènes, écrit-elle, ne procède pas comme le nôtre. Les nègres ressemblent aux races disparues, qui trouvaient tout naturel qu'Odin sacrifiât un œil pour obtenir la perception complète de l'univers ou que le dieu de l'Amour fût représenté par un enfant ignorant de l'amour. […] Le propre de la magie, c'est de marquer à tout jamais celui qu'en fut l'instrument. Peu d'Européens sont aptes à jouer les serpents d'airain, mais le rang et l'importance qui sont attribués aux Blancs dans le monde indigène sont toujours proportionnés aux dispositions qu'on leur reconnaît pour ce rôle ".

La vente de la ferme obligea l'auteur à quitter l'Afrique et à abandonner tout ce qu'elle possédait comme " la rançon de sa vie ". Il y a dans le livre 'exceptionnelles descriptions de paysage et d'admirables pages sur la vie des animaux.

Dans La ferme Africaine, la façon dont sont vues la ferme et sa vie est semblable au point de vue que l'on a du haut des airs, à une telle distance que même les désastres ont la beauté d'un motif. L'étendue de la vision que procure un avion qui survole un pays est un point de vue des plus avantageux. C'est la perspective supérieure que possède l'artiste ou l'aristocrate.

Karen Blixen est une conteuse, et les attitudes chevaleresques qu'elle adopte envers la vie, transforment les souffrances et les tragédies qu'elle a endurées en quelque chose de sublime. Elle transcende son vécu, et tend vers une perception plus riche des choses.

La calme perfection de son style, qui ne s'embarrasse pas de détails, sont le signe que nous avons quitté la gravité des choses pratiques pour atteindre un milieu plus pur, qui offre moins de résistance à l'idéal.

Ainsi pour expliquer comment elle se trouva amenée par ses malheurs à écrire, elle commence avec simplicité : " Tous ces souvenirs étaient une distraction et une consolation lorsque la ferme traversait des moments difficiles ". Cette expression traduit en effet une vérité cachée : une vie entière d'ennui et de solitude ponctuée des brèves visites et des départs précipités de son amant.

Isaak Dinensen fut si réservée dans la Ferme Africaine dans sa description de son amitié avec Denys que l'on ne sait jamais clairement quelle en fut l'exacte nature. Le livre nous amène à penser qu'il y avait beaucoup " plus " que ce qu'elle veut bien en dire et que sa discrétion était motivée par la courtoisie, par une noble timidité. Dans le même esprit de réserve (ou peut-être de méfiance) elle ne voulait pas que Denys sût avec quelle adoration elle parlait de lui dans ses lettres à sa famille ni combien il était essentiel à son bonheur.

La ferme Africaine fut écrit à une époque où son auteur percevait clairement qu'il manquait un sens à sa vie et la terrible catastrophe qui l'affecta, elle s'attache à la réparer de façon sublime.

Peut-être ce choix de sublimation procède-t-il de son fatalisme, de son amour du destin " la fierté […] des desseins de Dieu sur nous, lorsqu'il nous créa ". Fatalisme autoritaire qui s'exprime sous forme de l'honneur grâce auquel elle a le privilège de comprendre les tragédies. " Si un homme a une idée de l'honneur que rien ne peut ébranler, déclara Karen Blixen, il est à l'abri de tout ce qui peut lui arriver ". Le fait qu'il puisse perdre quelque chose à quoi il tient - sa ferme, sa vie, peut-être - n'affectera pas en l'occurrence la valeur de la seule chose qui ait pour lui quelque importance : l'expérience en soi.

Extrait :

"J'ai possédé une ferme en Afrique au pied du Ngong. La ligne de l'Equateur passait dans les montagnes à vingt-cinq milles au Nord ; mais nous étions à deux mille mètres d'altitude. Au milieu de la journée nous avions l'impression d'être tout près du soleil, alors que les après-midi et les soirées étaient frais et les nuits froides.
L'altitude combinée au climat équatorial composait un paysage sans pareil. Paysage dépouillé, aux lignes allongées et pures, l'exubérance de couleur et de végétation qui caractérise la plaine tropicale en étant absente : ce paysage avait la teinte sèche et brûlée de certaines poteries.

L'horizon que l'on découvre des collines du Ngong est incomparable : au sud des grandes plaines, puis les vastes terrains de chasse qui s'élèvent jusqu'au Kilimandjaro. Au nord-est il y a la réserve des Kikuyu qui s'étend sur près de 160 kilomètres jusqu'au mont Kenya, couronné de neige.

Nous cultivions surtout le café, mais ni l'altitude ni la région ne lui convenaient très bien ; et nous avions souvent du mal à joindre les deux bouts.
Nairobi, notre capitale, n'était qu'à une vingtaine de kilomètres de la ferme.

Au cours de mes safaris j'ai vu un troupeau de buffles de cent vingt-deux bêtes surgir du brouillard matinal sur un horizon cuivré comme si ces bêtes massives et grises, aux cornes horizontales et compliquées, étaient sorties du néant dans le but désintéressé d'enchanter mes yeux. J'ai vu toute une troupe d'éléphants en marche dans la forêt vierge, une forêt si épaisse, qu'il ne filtrait que des éclaboussures de lumière.

J'ai éprouvé, dès ma première semaine en Afrique, beaucoup d'affection pour les indigènes. C'était un sentiment très fort et très spontané qui s'étendait indistinctement à tous les nègres quel que fût leur sexe ou leur âge. La découverte de l'âme noire fut pour moi un événement, quelque chose comme la découverte de l'Amérique pour Christophe Colomb, tout l'horizon de ma vie s'en est trouvé élargi.

Un écho entre nos deux mondes nous unissait ; il y avait aussi le grand lien de la ferme à laquelle nous appartenions tous.

En Afrique, les Blancs qui se déplacent toujours chaussés, et généralement pressés détonnent dans le paysage. Les indigènes, au contraire, sont toujours en harmonie avec le pays.

Kamante était un petit Kikuyu dont le père, un de mes squatters, était mort. Il fut mon cuisinier jusqu'à la fin. Le Prince de Galles me fit l'honneur de venir dîner à la Ferme ; il apprécia tout particulièrement une certaine sauce Cumberland qui accompagnait un jambon. Ce fut la seule fois où je vis Kamante prêter attention et paraître flatté d'un compliment. Les princes et les rois impressionnent toujours les indigènes, très curieux des moindres détails les concernant.

Pendant toute une année la pluie manqua. On eût dit que l'univers s'était détourné de nous. Nous eûmes froid, mais il n'y avait trace d'humidité nulle part. La sécheresse s'accentua, toute la force et la grâce semblaient se retirer du monde. La terre comme les bois n'avaient plus de parfum : le sentiment d'une malédiction pesait sur le monde.

Les indigènes se taisaient. C'était leur existence qui se jouait ; il leur était arrivé de perdre les neuf dixièmes de leurs troupeaux pendant les grandes sécheresses. Au contact des nègres j'acquis la résignation des êtres condamnés et cessai de gémir ; mais je n'avais pas encore assez vécu avec eux pour tomber dans l'inertie qui vient aux Européens restés seuls longtemps avec les Noirs. C'est ainsi qu'un soir je me mis à écrire. Je commençai à la fois un roman et des contes ; tout ce qui pouvait entraîner mes pensées vers d'autres lieux me paraissait bon.

Les rapports " constitutionnels ", si je puis dire, que j'entretenais avec les indigènes, étaient très particuliers. Je ne pouvais pas demeurer étrangère à leurs contestations, étant donné que je voulais avoir la paix à la ferme. Une querelle entre squatters, que l'on ne règle pas, risque toujours de s'éterniser à la manière de ces blessures, bien connues en Afrique, qui pour peu que vous les y aidiez, cicatrisent, mais progressent par-dessous, si bien qu'on ne peut les guérir sans débrider complètement la plaie.

Les indigènes le savaient bien aussi, et quand ils voulaient vraiment en terminer avec un litige, ils venaient me trouver pour que ce soit moi qui prononce l'arrêt. Ils me suivaient selon une loi naturelle, comme si j'avais été aimantée. Le désir que les indigènes manifestaient de m'avoir pour juge, tout autant que le respect de mes arrêts, seraient inexplicables pour ceux qui ne connaîtraient pas la forme particulière à la fois mythique et panthéiste de leur esprit.

Les Européens ne savent plus créer des mythes ; ils vivent de ceux que le passé leur a légués. Mais la pensée des Africains chemine facilement à travers les vieux sentiers perdus. Il est possible que les Kikuyus aient vu dans mon ignorance de leurs lois, la preuve de ma compétence à les appliquer.

Le pouvoir mythique des indigènes les conduit à user de vous à votre insu, sans même que vous puissiez réagir. Nous devenons pour eux des symboles. Cette impression est curieuse pour celui qui en est l'objet ; je l'ai éprouvée, j'avais même trouvé un terme pour la désigner. J'appelais cela, faire de moi " le serpent d'airain ". Les Kikuyus m'utilisaient aussi comme pleureuse et s'en remettaient à moi du soin d'apaiser les dieux quand un malheur survenait à la ferme.

Je pouvais, de ma ferme, suivre année par année le destin tragique des Masaïs condamnés à disparaître. Cette tribu de guerriers, à qui la guerre était interdite, ressemblait à un vieux lion dont on aurait rogné les griffes. C'était une nation châtrée. Les jeunes Masaïs sont très beaux : la virilité qu'ils dénotent est si agressive, si provocante, que les Masaïs paraissent toujours plus ou moins en guerre avec le genre humain, les femmes exceptées.

La ferme recevait souvent des visites. Un hôte est toujours le bienvenu ; il apporte des nouvelles, et, bonnes ou mauvaises, celles-ci sont toujours un aliment pour ceux dont la vie s'écoule monotone, dans une demeure isolée.

Lorsque Denys Finch Hatton revenait de ses chasses, il était si affamé de conversation et m'en sentait moi-même si privée, que nous pouvions demeurer attablés et bavarder après le dîner jusqu'à une heure avancée de la nuit.

Les " ngomas ", ou danses indigènes, étaient les seuls spectacles mondains que l'on connût à la ferme. Pour les grands ngomas, les Kikuyus arrivaient de très loin et nous pouvions avoir jusqu'à quinze cent invités. Toute la joie de la fête, ce sont eux qui la dispensaient, elle etait en eux. Fermés à toute influence extérieure, sensibles aux seules et pures délices de la danse, ils ne demandaient à leurs semblables que l'espace pour danser.

Les grands attraits de la ferme pour mes amis qui étaient tous de grands voyageurs tenait surtout à ce qu'elle représentait pour eux de stable et de permanent. Ils venaient souvent de traverser d'immenses régions dans les endroits les plus divers, campant dans les montagnes, dans les vallées, au bord des fleuves ; ils étaient heureux, en arrivant, de retrouver l'allée qui menait chez moi et sa courbe immuable comme la trajectoire d'une planète.

En ce qui concerne Berkeley Cole et Denys Finch Hatton, nous appliquions chez moi le principe de l'organisation communiste. Ce qui était à moi était à eux, et ils se faisaient un point d'honneur de ne laisser la maison manquer de rien.

L'Angleterre les avait ennuyés et ils étaient partis. A vrai dire Denys aurait trouvé sa place à n'importe qu'elle époque, sauf en notre siècle finissant. Il aurait émergé dans tous les temps, car il était aussi bien sportsman accompli qu'artiste délicat. Grand musicien et grand chasseur, notre époque excessive ne l'intéressait pas. L'Afrique le retenait.

Denys possédait une qualité inappréciable pour moi ; il savait écouter une histoire. Denys arrivait parfois à l'improviste chez moi pendant que j'étais dans les champs de café ou de maïs ; il avait apporté de nouveaux disques qu'il essayait, et lorsque je revenais à cheval au coucher du soleil, des chants m'accueillaient et m'annonçaient la présence de Denys.

Il suffisait que Denys et moi fussions à la chasse ensemble pour que la chance nous favorisât et que nous vissions des lions. C'est grâce à Denis que j'ai connu la plus grande joie qui m'ait été réservée à la ferme. J'ai pu, grâce à lui, survoler l'Afrique.

Puis notre production de café tomba à quinze ou seize tonnes et ces années-là nous furent fatales. En même temps, les cours du café baissaient. Ce fut une dure période pour la ferme. Il nous était impossible de rembourser nos créanciers et nous n'avions pas assez d'argent pour continuer l'exploitation.

Ma famille, qui avait mis de l'argent dans la ferme, m'écrivit du Danemark qu'il fallait vendre. J'échafaudais tous les plans possibles pour sauver la ferme. Une année j'ai essayé la culture du lin. La culture du lin est une jolie culture, mais elle demande de l'adresse et de l'expérience.

Une ferme est un lourd fardeau, les indigènes, qui vivaient d'elle, et même les Européens qui en dépendaient, se déchargeaient sur moi de tous soucis. Je me suis demandé parfois, si les bœufs et les caféiers n'en faisaient point autant.

J'avais l'impression que toutes les créatures de la ferme, celles qui parlaient comme celles qui ne parlaient point, me rendaient responsable, si la pluie tardait ou si les nuits étaient froides.

La même année, les sauterelles sont arrivées. Elles venaient, disait-on, d'Abyssinie, où elles avaient succédé à deux années de sécheresse. Elles se dirigeaient vers le Sud et dévoraient tout ce qu'elles trouvaient sur leur passage. Au Nord, dans la Réserve Masaï, à la place des champs de blé et des vergers, il ne restait plus qu'un immense désert partout où les sauterelles avaient passé. Nous avions renoncé à leur faire peur sentant toute la vanité et la puérilité de nos efforts.

Quand je n'eus plus d'argent et que les récoltes ne couvrirent plus les frais, je fus forcée de vendre la ferme. Une grande compagnie de Nairobi l'acheta.

Je pensais que jamais encore, le paysage ne m'avait semblé si beau. La lumière et l'ombre se partageaient le paysage et d'immenses arcs-en-ciel s'inscrivaient dans le ciel.

Les Kikuyus comprenaient encore mieux que moi la situation, grâce à une intuition plus profonde des relations qui se nouent entre Dieu et le démon. Plus je considérais les circonstances, moins je me sentais de taille à lutter contre elles.

La vente de mes meubles nous réduisit petit à petit à nous asseoir, Denys et moi, sur une caisse et à prendre une autre caisse pour table ; nous restions ainsi à bavarder indéfiniment.

Un jour il partit sur son avion, et devait revenir par Voï pour voir s'il y trouverait des éléphants pour l'organisation de ses safaris. Denys, qui se flattait d'être un homme essentiellement raisonnable, était en proie parfois à d'étranges pressentiments ; on le voyait alors silencieux et distrait, plusieurs jours de suite. Pendant les quelques jours qui précédèrent son départ, il avait été absent et préoccupé, mais il se contenta de rire, lorsque je lui en fis la remarque.
J'avais déjeuné à Chiromo, chez Lady Mac Millan lorsqu'on me prévint qu'un accident était arrivé à Voï, que Denys était tombé avec son avion et s'était tué.

Alors que j'imaginais terminer mes jours en Afrique, j'avais montré à Denys, sur le premier éperon de la Réserve, le lieu où je souhaitais être enterrée et le soir, comme nous regardions les montagnes, Denys m'avait dit qu'il aimerait, lui aussi, reposer là. Par la suite, quand nous nous dirigions de ce côté, Denys proposait toujours que nous allions voir " nos tombes ". Certain jour où nous poursuivions des buffles, nous en avions même reconnu l'endroit : c'était un belvédère d'où l'on découvrait un immense horizon, nous avions pu distinguer, au coucher du soleil, le mont Kenya et le Kilimandjaro. Denys s'était couché dans l'herbe, avait mangé une orange et déclaré qu'il aimerait reposer là.

Aujourd'hui les montagnes dressées autour de sa tombe paraissaient comprendre que, la courte cérémonie terminée, c'étaient elles qui veilleraient sur lui ; nous n'étions plus que des spectateurs accidentellement réunis.

Ce pays l'avait conquis, il y avait apposé la marque de son esprit et de sa personnalité, et maintenant l'Afrique l'accueillait dans son sein.

Après que j'eus quitté l'Afrique, une lettre m'apporta des nouvelles de la tombe : il s'y passait des faits singuliers. " Les Masaï, m'écrivait Mohr, ont signalé au chef du district qu'ils avaient à plusieurs reprises aperçu des lions au lever et au coucher du soleil sur la tombe de Finch Hatton ".

Farah, mon fidèle domestique, pendant toute cette période, était surtout préoccupé d'alléger mon sort. Mais, chaque jour, il me paraissait un peu plus sombre ; il redevenait le vrai Somali. Il s'inquiétait beaucoup de mes vieux souliers et me confia qu'il demandait à Dieu de les faire tenir jusqu'en Europe. Farah avait eu le souci de revêtir tous les jours ses plus beaux vêtements et dans les rues de Nairobi il me suivait à un pas de distance et m'attendait, au pied d'escaliers sordides, vêtu comme un prince. C'est ainsi qu'agit un Somali.

Lorsque les squatters eurent compris que leur congé était inéluctable, ils accoururent vers moi ; je les voyais en groupes sombres autour de la maison. Ils comprenaient que leur malheur était le mien qui s'était peu à peu propagé à eux.

La loi ne permet pas aux indigènes d'acquérir de terres et je ne connaissais aucune ferme assez importante pour les accepter comme squatters. Je sentais qu'ils attendaient de moi, non seulement le lieu où poser leur tête, mais encore le moyen d'y vivre. On prend aux indigènes plus que la terre quand on leur enlève celle de leurs pères. On les dépouille de leur passé, de leurs racines, de leurs coutumes. On les prive de tout ce qui faisait leur individualité et leur existence.

C'est ainsi que je fus transformée en pèlerin mendiant, pendant mes trois derniers mois d'Afrique. Jusqu'à ce que le Gouvernement m'accordât la grâce d'affecter une partie des terrains domaniaux de Dagoretti à l'installation de mes squatters.

Le jour de mon départ arriva et je découvris que certaines choses se produisent, que notre esprit est incapable de concevoir. Lorsqu'elles se produisent, nous avons l'impression de les enregistrer à force d'attention comme un aveugle qui se laisse conduire et qui pose soigneusement un pied devant l'autre sans comprendre où il va.
A la station de Sambura, je descendis du wagon et je fis les cent pas sur le quai avec Farah, pendant que la locomotive refaisait son plein d'eau.

De là je pouvais encore voir au Sud-Ouest la chaîne du Ngong qui dominait la plaine environnante de ses croupes majestueuses d'un bleu plus sombre que celui du ciel.

Mais nous étions déjà si loin que les quatre grands sommets disparaissaient dans la chaîne, on les distinguait à peine. Ce n'était déjà plus les montagnes que je contemplais de la ferme. Peu à peu leurs contours s'estompèrent puis s'effacèrent. "

Critique/Presse :

Le récit de ses souvenirs en Afrique devint " La ferme africaine ", célèbre roman qui a été adapté au cinéma par Sydney Pollack sous le titre de " Out of Africa ".

Lorsque le prix de littérature fut décerné à Ernest Hemingway, celui-ci accepta cette distinction mais il déclara que cet honneur aurait dû revenir à trois autres écrivains. L’un d’eux était la " merveilleuse Isak Dinesen ".

Sa ferme africaine l'a rendue heureuse, puis pauvre, et enfin célèbre grâce à la magie de l'écriture. La baronne Karen von Blixen-Finecke, née au Danemark en 1895, s'embarque pour le Kenya en 1914. Elle y rencontre toutes sortes de difficultés, qui la conduiront à la faillite, l'obligeront à vendre sa ferme et à rentrer dans son pays en 1931. Pendant ces seize années cependant, elle a vécu des moments d'une intensité inoubliable, s'est fait des amis d'une loyauté à toute épreuve et a amassé des souvenirs pour la vie.

De retour au Danemark, elle commence à écrire, des recueils de contes d'abord, puis, en 1937, La ferme africaine, un récit désormais fameux, plein d'une nostalgie et d'une vitalité communicatives. Lire, juillet 1995 / août 1995

Petite remarque perso : Difficile de ne pas attribuer les traits de Merryl Streep à Karen Blixen. Le film est vraiment inoubliable. J'ai aimé les deux. Le film et le livre. Ce qui est rare je dois le reconnaître ! Une Afrique encore coloniale, beaucoup de nostalgie, d'intelligence et de finesse dans l'évocation. Et surtout, un véritable amour pour ce pays si loin du Danemark de la Baronne.

Haut de la page