L'IMPASSE DE BAB ESSAHA

Sahar Khalifa

 

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"Seul le corps peut aller en prison, l'esprit ne peut être prisonnier, on ne peut pas attraper le vent"

Fiche :

Auteur Sahar Khalifa
Traduction Youssef Seddik , Mohammed Maouhoub
Editeur 10/18
Collection 10/18 Domaine Etranger, numéro 3262
Format 11 cm x 18 cm
ISBN 2264031972


Résumé :

Ce roman a pour cadre un quartier de la ville de Naplouse, en Cisjordanie occupée par l'armée israélienne. Ses héros sont trois femmes : Sitt Zakia, la vieille accoucheuse, Samar, la jeune diplômée, et Nouzha, dont la mère a été assassinée par les combattants palestiniens parce qu'elle était accusée de collaborer avec les Israéliens. Le neveu de Zakia, blessé lors d'un affrontement, se réfugie chez Nouzha et cette dernière, rejetée par tous, va peu à peu regagner sa place dans la communauté et aider elle aussi les combattants.

Au fil des discussions et des récits de ces femmes apparaît la vie des Palestiniens dans ce pays mis en coupe réglée par l'armée israélienne, où chaque jour est marqué de descentes militaires, avec les ratissages, les fusillades, les morts que cela signifie. La guerre commande la vie sociale. Dès l'âge de douze ans, les garçons gagnent les montagnes pour se cacher entre deux attaques contre les soldats israéliens. Arrestations, perquisitions, coups, tirs contre les habitants de l'impasse soupçonnés de protéger les jeteurs de pierre (et ils le font presque tous), destruction de leur maison, tel est le quotidien des habitants de Bab Essaha, dont le quartier est muré par un portail censé permettre de mieux les contrôler.

Mais ce petit livre décrit aussi de façon poignante la condition des femmes palestiniennes, qui subissent non seulement la guerre mais encore le mépris et l'oppression de la part des hommes de leur propre communauté. Quel que soit leur âge et quelle que soit leur compétence, elles sont à l'entière merci des hommes, père, mari, fils, cloîtrées, battues, répudiées, reléguées leur vie entière au rôle de "bonne sans salaire" selon les paroles que l'auteur met dans la bouche de l'une de ses héroïnes. Les combattants palestiniens mènent certes un combat terrible pour le droit d'avoir leur propre Etat, mais ce combat n'inclut nullement au nombre de ses objectifs la reconnaissance des droits des femmes et leur émancipation.

En quelques pages émouvantes, l'auteur dénonce ainsi l'oppression des femmes palestiniennes et souligne du même coup l'un des aspects les plus réactionnaires des organisations politiques palestiniennes, qui dirigent le combat contre l'Etat et l'armée d'Israël.

Marianne Lamiral

Sources : http://www.lutte-ouvriere-journal.org/article.php?LO=1718&ARTICLE=40

Extrait :

D’où la ville tenait-elle tout ce flot de lumière ? Et cet horizon qui s’étendait à l’ouest jusqu’à la brume marine ? Au crépuscule, le soleil déclinait, devenait une brise qui ramollissait les articulations. Houssam se tenait ivre de bonheur sur la terrasse, humant l’air parfumé et l’odeur de la terre, rêvant d’atteindre le point limite, celui de l’immortalité, des langueurs extrêmes de l’âme, de l’amour qui enveloppait l’univers.

Les collines de Zawata, le mont Rubeen, les vallées qui s’inclinaient pour accueillir le soleil, et l’amour d’une fille dont les yeux sont les ailes du crépuscule, un plumage d’hirondelle, l’or des épis. La femme était l’image et le symbole de la terre, ou plutôt c’est la terre qui était la femme. Mais elle n’était plus pour lui que le songe des songes. Il avait payé cher pour s’en convaincre : il avait vu comment on mourait sur un rocher ou au fond d’une tanière abandonnée tel un chacal. Et s’il n’avait eu la foi, il aurait tout renié, même les gens. Seulement, les gens constituaient pour lui un sanctuaire, la Kaaba et le but de toute prière. Quels seraient, sans eux, le goût de la terre, le sel de l’âme et le sens de la patrie ?

Il se souvenait encore des rêves de Samih. Ils étaient tous les deux assis sur un orcher loin de la ville. Il lui avait dit avec une grande conviction : « Demain, quand il y aura un Etat et que la paix s’installera, je construirai ici une cabane aux parois de verre. Sais-tu pourquoi ? Pour contempler toute cette splendeur sans en perdre un éclat.
– Tu deviens poètes ! » s’était exclamé Houssam.
Samih avait souri tristement : « Poète, moi ? Tu parles ! C’est à peine si je sais lire et écrire. Je ne suis qu’un égoutier, je connais les égouts et rien d’autre.
– Tu crois que la poésie est une science ? Qui étaient les poètes d’avant l’islam ? Et les poètes bédouins, et les gitans ? Et les chansonniers des fêtes et des mariages ? Moi, j’ai une tante, une simple accoucheuse, mais qui est plus poète qu’Antar.
– Vraiment ? Elle est accoucheuse ?
– Accoucheuse à Bab Essaha. Mais, quand elle s’assoit au milieu des coupoles et hume l’odeur du tabac, elle en devient soûle, plane carrément, et tout son parler devient images. Un jour nous nous faufilerons et je t’emmènerai chez elle. »

Il l’avait emmené chez elle une première fois, puis une seconde fois qui avait été la dernière. Une larme mouilla son regard.

Il arrive qu’on se relâche et qu’on se mette à méditer, on perd alors la tête et l’on devient comme un animal blessé. Qu’avons-nous obtenu ? Qu’avons-nous perdu ? Où étions-nous et où sommes-nous maintenant ? Jusqu’où irons-nous ? T aura-t-il une fin, un espoir ? Assez de divagation ! Tout cela n’est que divagations et jeux de l’esprit. Le doute, l’ennui, la solitude, nous n’avons pas de temps pour ces futilités. Galope, fuis, cogne, avertis, appelle, siffle, grave des mots d’ordre, prévois, expédie des messages, enterre, creuse, subis, supporte, ris, ris encore au plus haut de ton chagrin, tu es le bâtisseur et le destructeur, tu es le monde et l’immortalité du monde. (Pages 46-47)

Critique/Presse :

A travers le destin de ces quatre protagonistes, c'est la difficile condition de femme et de Palestinienne que dénonce Sahar Khalifa dans un récit saisissant de réalisme. Son écriture, actuelle, au rythme syncopé et rapide, traduit l'urgence de la situation tout en puisant aux sources savoureuses de l'imaginaire arabe.

La difficile condition de femme et de Palestinienne racontée et dénoncée à travers le destin de quatre personnages: une jeune universitaire, un résistant blessé, une sage-femme victime de violence conjugale et une prostituée, chez qui ils se sont réfugiés pour la nuit, après le couvre-feu. Portrait réaliste, bien écrit, bien senti et rythmé. -- Services Documentaires Multimédia amazon.fr

Petite remarque perso : Le quotidien d'une ville de Cisjordanie occupée. Tout un environnement dramatique perçu au travers des discussions de femmes, dans l'intimité de leur maison. Leur propre condition, les affrontements de rue, la peur incessante. Une partie de l'histoire de ce pays racontée ici sur le ton de la confidence. Des femmes lucides dans un pays où la soumission aux hommes est de rigueur, et puis cette nouvelle génération qui met ses espoirs dans une plus grande indépendance, qui souhaite une plus grande liberté, et sans cesse en arrière plan, les combats de rue, les morts à pleurer... encore et encore. L'angoisse qui ne lâche jamais son emprise.