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LETTRES ET JOURNALIERS

Isabelle Eberhardt

 

 

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Bibliothèque virtuelle

Fiche :

Auteur Isabelle Eberhardt
Editeur Actes Sud
Collection Babel, numéro 576
Format 11 cm x 18 cm
ISBN 2742741623

"Encore dans les grisailles du temps présent, encore un rêve, encore une ivresse nouvelle...
Quelle en sera la durée ? Quand en sonnera le glas ? Quel en sera le lendemain ? Cependant le souvenir de ces quelques jours meilleurs et plus vivants me demeurera à jamais cher, car voilà encore quelques intants arrachés à la désespérante banalité de la vie, quelques heures de sauvées du néant."
Isabelle Eberhardt - Lettres et journaliers

Résumé :

Présentation de l'éditeur :


Depuis son arrivée en Algérie en mai 1897, à l'âge de vingt ans, et jusqu'à sa mort en 1904, Isabelle Eberhardt n'a cessé d'accomplir, avec audace, son magnifique rêve d'aventure et d'écriture. Ce livre regroupe les meilleurs textes narratifs de cette femme exceptionnelle (journaux, écrits intimes, reportages) et les éclaire par le récit de ses voyages et de sa vie.

 

Extrait :

Depuis que je suis ici, dans le calme assoupissant de cette vie que le hasard, ou plutôt la destinée ont subitement mise sur mon chemin aventureux, chose étrange, les souvenirs de la « Villa Neuve » hantent de plus en plus ma mémoire… les bons comme les mauvais…(…)

Depuis que j’ai quitté pour toujours cette maison où tout s’est éteint, où tout était mort avant de tomber définitivement en ruines, ma vie n’est plus qu’un rêve, rapide, fulgurant, à travers des pays disparates, sous différents noms, sous différents aspects.

Et je sais bien que cet hiver plus calme que je passe ici n’est qu’un arrêt dans cette existence-là, qui doit rester la mienne jusqu’au bout.

Après, dans peu de jours, la vraie vie, errante et incohérente, reprendra. Où ? Comment ? Dieu le sait ! Je ne puis même plus oser faire des suppositions et des hypothèses là-dessus après que, au moment où je prenais la résolution de rester encore des mois et des mois à Paris, je me suis trouvée à Cagliari, dans ce coin perdu du monde, auquel je n’ai jamais pensé, pas plus qu’à n’importe quel autre recueilli par mon œil distrait sur la carte du monde habité.

Après cela, finies les suppositions et les hypothèses.

Il y a cependant une chose qui me réjouit : à mesure que je m’éloigne des limbes du passé, mon caractère se forme et s’affirme justement tel que je le souhaitais. Ce qui se développe en moi, c’est l’énergie la plus opiniâtre, la plus invincible et la droiture du cœur, deux qualités que j’estime plus que toute autre, et, hélas, si rares chez une femme. (…)

Heureusement que toute ma vie passée, toute mon adolescence ont contribué à me faire comprendre que le tranquille bonheur n’est point fait pour moi, que, solitaire parmi les hommes, je suis destinée à une lutte acharnée contre eux, que je suis, si l’ont veut, le bouc émissaire de toute l’iniquité et de toutes les infortunes qui ont précipité à leur perte ces trois êtres : Maman, Wladimir et Vava.

Et maintenant, je suis entrée dans mon rôle. Je l’aime plus que tout bonheur égoïste, je lui sacrifierai tout ce qui m’est cher. Ce but-là sera toujours mon point de direction dans la vie.

J’ai renoncé à avoir un coin à moi, en ce monde, un home, un foyer, la paix, la fortune. J’ai revêtu la livrée, parfois bien lourde, du vagabond et du sans-patrie. J’ai renoncé au bonheur de rentrer chez soi, de trouver des êtres chers, le repos et la sécurité.

Pour le moment, j’ai l’illusion, en ce provisoire foyer de Cagliari où je me retrouve avec une douce sensation, de voir un être que j’aime bien réellement, et dont la présence m’est insensiblement devenue une des conditions de bien-être… Seulement, ce rêve-là, aussi, il sera court : après, il faudra, pour des pérégrinations dures et périlleuses, redevenir seule et abandonner la somnolente quiétude de la vie à deux.

Mais cela doit être, et cela sera. Et il y a au moins, dans la nuit d’une telle vie, la consolation de savoir que, ne fût-ce qu’au retour, je trouverai peut-être encore un ami, un être vivant qui sera heureux de me revoir… ou tout au moins content. (Pages 135/137)

Il y a trop longtemps que je suis ici, et le pays est trop prenant, trop simple, en ses lignes d’une menaçante monotonie, pour que ce sentiment d’attachement soit une illusion passagère et d’esthétique. Non, certes jamais, aucun autre site de la terre ne m'a ensorcelée, charmée autant que les solitudes mouvantes du grand océan desséché qui, des plaines pierreuses de Guémar et des bas-fonds maudits du chott Mel’riri, mène aux déserts sans eau de Sinaoun et de Ghadamès.

Souvent, au coucher du soleil, accoudée au parapet en ruine de ma terrasse fruste, attendant l’heure où le mueddine voisin annonce que le soleil a disparu à l’horizon et que le jeûne est rompu, en contemplant les dunes fauves, sanglantes ou violettes ou livides sous le ciel bas et noir de l’hiver de plus en plus glacial, je sens une grande tristesse m’envahir, une sorte d’angoisse sombre : on dirait qu’à cette heure plus que jamais, par un réveil soudain de mon esprit, je sens l’isolement profond de cette ville inscrite dans l’infranchissable –me semble-t-il– derrière les dunes, à six jours du chemin de fer et de la vie d’Europe… Et il me semble alors que sous la grande nuit violette, les énormes dunes, en bêtes monstrueuses, se rapprochent et s’élèvent, qu’elles enserrent de plus près la ville et ma demeure, la dernière du quartier des Ouled-Ahmed, pour nous garder plus jalousement, et à jamais.

Par moments, je me mets à mâchonner du Loti :
« Il aimait son Sénégal, le malheureux ! »
Oui, j’aime mon Sahara, et d’un amour obscur, mystérieux, profond, inexplicable, mais bien réel et indestructible. (Pages 205/206)

 

Critique/Presse:

Petite remarque perso : Dans Lettres et jounaliers, la vie quotidienne, les pensées d'Isabelle, sa quête permanente, pour s'élever, pour vivre plus en accord avec ce qu'elle sent monter en elle et tout ce qui l'entoure. Sa certitude d'être là pour accomplir sa destinée. A travers les descriptions du désert, des nomades, elle livre au lecteur son long cheminement, non seulement dans ce désert qu'elle aime tant, mais également à l'intérieur d'elle-même. Elle écrit sans relâche : «Il n’y a qu’une chose qui puisse m’aider à passer les quelques années de vie terrestre qui me sont destinées : c’est le travail littéraire, cette vie factice qui a son charme et qui a cet énorme avantage de laisser presque entièrement le champ libre à notre volonté.»

J'ai découvert ces pages avec étonnement. Je m'attendais à un récit de voyage et c'est une femme exhaltée que j'ai rencontrée, aux multiples facettes, mais de laquelle se dégage une énergie incroyable, une passion dévorante, celle de l'Afrique, mais aussi, profondément, celle de l'écriture. Sa fin tragique à l'âge de 27 ans donne à ses écrits une sorte de fulgurance qui touche et bouleverse.

"Il faut apprendre à sentir plus profondément, à mieux voir, et surtout, encore et encore, à penser." Isabelle Eberhardt

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