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Auteur : Franz Kafka
Franz Kafka connut d'abord Milena comme traductrice : elle établissait la version tchèque de quelques-unes de ses proses courtes. Ces relations se transformèrent en une liaison passionnée dont les lettres permettent de suivre le progrès. Cette passion ne dura qu'un instant, elle tient en quelques mois à peine. Les lettres racontent d'un bout à l'autre ce roman d'amour, orgie de désespoir et de félicité, de mortification et d'humiliation. Car quelle qu'ait pu être la fréquence de leurs rencontres, leurs amours restent essentiellement épistolaires comme celles de Werther ou de Kierkegaard. Milena est morte vingt ans après Kafka, dans le camp de concentration de Ravensbrück. Les lettres
de Kafka à Milna avaient été publiées une
première fois en 1952. L'édition était préparée
par Willy Haas, un publiciste de renom, qui avait été l'ami
d'Ernst Pollak (le mari de Milena) et qui avait épousé ensuite
l'amie intime de Milena. C'est Milena elle-même qui avait confié
les lettres de Kafka à Willy Haas en 1939 lors le l'invasion de
la Tchécoslovaquie par les troupes allemandes. Une première
édition exclut certaines lettres par discrétion envers des
personnes vivantes ou pour ne pas heurter les sensibilités de l'immédiate
après-guerre (en particulier quand Kafka évoque le judaïsme).
D'autant que la chronologie des lettres n'était pas cohérente
et leur classement défectueux. Une autre édition était
donc nécessaire. Elle fut préparée par Michael Müller
et Jürgen Born et parut en 1983. C'est sur ce texte remanié
que repose la présente édition. Le texte de la correspondance
est désormais complet.
Écrire des lettres, c'est se mettre nu devant les fantômes. Ils attendent ce geste avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à leur destination. Les fantômes les boivent en chemin. Au lieu de dormir, j'ai passé la nuit avec tes lettres (pas tout à fait volontairement, je dois l'avouer). Cependant, je ne suis pas encore dans le dernier dessous. A vrai dire, je n'ai pas reçu de lettre, mais cela ne fait rien non plus. Il vaut beaucoup mieux maintenant ne pas s'écrire chaque jour ; tu t'en es rendu compte en secret, avant moi. Les lettres quotidiennes, au lieu de fortifier, dépriment ; autrefois, je buvais ta lettre d'un trait, et je devenais aussitôt (je parle de Prague, non de Merano) dix fois plus fort et dix fois plus altéré. Mais maintenant, c'est tellement triste ! Je me mords les lèvres en te lisant ; rien n'est plus sûr sauf la petite douleur dans les tempes. Mais peu importe, excepté une chose, une seule chose, Milena : d'abord, ne pas tomber malade. Ne pas écrire est bon (combien de jour me faut-il pour venir à bout de deux lettres comme celles d'hier, Sotte question, peut-on venir en venir à bout en deux jours ?), mais il ne faut pas que la maladie en soit la cause. Je ne pense qu'à moi en parlant ainsi. Que ferais-je si tu étais malade ? Très probablement, ce que je fais maintenant, mais comment ? Non, je ne veux pas y songer. Et pourtant, quand je pense à toi, toujours étendue dans ton lit, comme tu étais à Gmünd le soir, dans le pré (où je te parlais de mon ami et où tu écoutais si peu). Et ce n'est pas une image douloureuse, c'est proprement le meilleur au contraire de ce que je suis capable de penser en ce moment : tu es au lit, je te soigne un pue, je vais, je viens, je te pose la main sur le front, je m'abîme dans tes yeux quand je me penche sur toi, je sens ton regard qui me suit quand je vais et viens dans la chambre, et je sens toujours, avec un orgueil que je ne peux plus maîtriser, que je vis pour toi, que j'en ai la permission, et je remercie le destin parce que tu t'es un jour arrêtée près de moi et que tu m'as tendu la main. Et ne serait-ce qu'une maladie qui passera bientôt et te laissera mieux portante que tu n'étais auparavant, et dont tu te relèveras plus grand, tandis qu'un jour, bientôt, et espérons-le, sans douleur et sans bruit, je m'enfoncerai dans la terre. Ce n'est pas cela qui me tourmente, mais l'idée que tu tombes malade si loin de moi. (Août 1920 - Pages 205-206)
Pour dire la chose la plus importante de ce voyage, la seule vraiment importante, tout compte fait, aura été la découverte de Milena. Ou plutôt, plus précisément, la découverte de Milena à travers la folie de Kafka à son sujet. "Es fällt mir ein, dass ich mich an Ihr Gesicht eingentlich in keiner bestimmten Einzelheit erinnern kann…" "Je m'aperçois soudain que je ne puis me rappeler en réalité aucun détail particulier de votre visage. Seulement votre silhouette, vos vêtements, au moment où vous êtes partie entre les tables du café : cela, oui, je le vois encore…" Sur cette
apparition fugitive, indistincte, d'une silhouette en mouvement dans le
brouhaha d'un café de Prague, Franz Kafka a construit l'édifice
littéraire, aérien, superbe et poignant, d'un amour stérile,
destructeur, se nourrissant exclusivement de l'absence, de la distance,
du manque ; se défaisant tristement, misérablement, à
chaque rencontre réelle, à chaque instant de présence
physique. Edifice littéraire tellement superbe et poignant que
des générations de lecteurs – de lectrices surtout,
les femmes de qualité ayant trop souvent la funeste habitude de
dévaloriser le plaisir charnel, de le considérer comme subalterne,
sinon grossier, pour exalter en revanche le plaisir spirituel d'une relation
intense mais douloureuse, transcendée par la trouble béatitude
de l'échec et de l'incomplétude – et une longue cohorte
de scolastiques transis ont accepté de prendre pour amour comptant
cet exercice ou exorcisme littéraire, donnait en exemple sublime
cette passion désincarnée, follement narcissique, brutalement
indifférente à l'autre : au regard, au visage, au plaisir,
à la vie même de l'autre… Jorge
Semprun L'Ecriture ou
la vie - Pages 342-343 Pourquoi
j'ai ressorti les Lettres à Milena ? Le désir de lire des
lettres. Étrange comme certaines ressemblent à des journaux
que l'on peut lire sur le Web. Il y a une forte parenté entre les
deux. Et je devais avoir retenu dans un petit coin de ma mémoire
que K. était mort de peur. Aujourd'hui, je recopierai des extraits
de K. Sur la peur, et le désir. C'est proche de ce que je vis.
Auteure : Script Petite remarque perso : Pour moi, Kafka, c'était surtout La Métamorphose et Le Procès. Un auteur tourmenté, torturé. Des ambiances lourdes, étranges parfois, des situations compliquées. Et je découvre là un être d'une sensibilité à fleur de peau, et des lettres merveilleusement belles. Certaines sont vraiment émouvantes. Une manière d'entrer dans l'intimité d'un des plus grands auteurs de sa génération par la porte du coeur, et ce n'est pas la moindre. |
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