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Auteur Pierre
Péju
Sous une
pluie froide de novembre, la camionnette du libraire Etienne Vollard heurte
de plein fouet une petite fille en anorak rouge qui, affolée, courait
droit devant elle après avoir vainement attendu sa mère,
jeune femme fuyante et transparente.
A la seule vue d’une couverture, blanche ou bariolée, Vollard est capable d’identifier presque instantanément une édition, sa date approximative, une collection, un titre, un auteur, mais bien vite, sa mémoire exceptionnelle se met à lui imposer de larges passages, des fragments de longueur variable qu’il a retenus au fil des années, dès la première lecture. Oui, Vollard peut reconnaître n’importe quel livre, mêmle lu il y a longtemps, tandis que le murmure transparent se met à sourdre dans sa tête, à couler, à enfler, à déborder jusqu’à agiter parfois silencieusement ses lèvres. Souvent, il revoit avec exactitude
le texte imprimé dont le ruban se déroule à l’arrière
de sa vue. Mémoire étonnante. Mémoire exclusivement
textuelle du libraire Vollard qui abrite, au fond de sa carcasse, la chair
intacte et fraîche, la fibre toujours vivante de milliards de mots
avalés, mâchés, remâchés, ruminés,
en une interminable jouissance. Une scène romanesque lui revient
fidèlement, associée à une page, une typographie,
une odeur de colle et de papier, et même des blancs, une ponctuation,
la cassure brutale d’un mot dont une moitié se penche au-dessus
du vide d’une fin de ligne en se cramponnant au trait d’union,
et dont l’autre moitié, blessée elle aussi, débute
tristement la ligne suivante. (Page 62-63) L’épreuve qu’il s’imposait était d’une autre nature : marche, couloirs blancs sentant la maladie et les remèdes, récitation improvisée, marathon de la parole. Mais cette épreuve avait soudain à ses yeux quelque chose d’exact, de nécessaire, comme si l’existence pouvait se réduire à ces va-et-vient entre une vieille librairie et un hôpital ultra-moderne. Vollard n’avait jamais conçu la littérature comme un apaisement, ni la lecture comme une consolation. Au contraire. Lire follement, comme il avait toujours lu, consistait plutôt à découvrir la blessure d’un autre. Blessure d’un type seul, désarroi d’une femme seule. Lire consistait à descendre en cette blessure, à la parcourir. Derrière les phrases, même les plus belles, les mieux maîtrisées, toujours entendre des cris. De la librairie à l’hôpital, de l’hôpital à la librairie, c’était glisser d’une blessure à l’autre ! D’un côté, le murmure ou la plainte des livres disposés sur leurs rayons. De l’autre, les gémissements de ceux qui étaient passés en une fraction de seconde de l’insouciance valide à l’amputation. De la santé à quelque maladie insidieuse et mortelle. Marchant vite, la tête un peu inclinée, les mains enfouies dans les poches ou battant l’air comme des pagaies, Vollard avait l’impression d’être un agent de liaison bizarre entre les deux univers. Le reste, passant, marchandises, Noël, nourriture, embouteillages, tournoyant dans l’irréalité. (Pages 131-132) Comme tout ce qui est massif, la montagne de Chartreuse dissimule une quantité incroyable de plis troublants ou attirants. On dirait qu’une âme énigmatique épouse les plissements argentés de la roche. L’imagerie paisible est pourtant présente : sapins, ondulations herbues, falaises grises, aiguilles calcaires, torrents, combes et pâturages, mais très vite, on soupçonne un sens plus profond, comme si une main immense avait particulièrement froissé la terre à cet endroit, réalisant une complication géologique propice à l’enfouissement des pensées, à la dissimulation des corps, et à un éloignement du monde dans une proximité évidente du ciel. (Page 147)
Gallimard — Qui est la petite Chartreuse ? Pierre Péju
— La petite Chartreuse désigne la petite fille violentée
par un accident de voiture, et qui va se retrouver muette — allusion
au vœu de silence des Chartreux. C’est aussi le massif de la
Chartreuse, qui est pour moi une montagne très spirituelle, où
l’on se sent tout de suite isolé du monde. Chartreux a la
même racine qu’incarcérer… Gallimard — Le nom de la librairie est tout aussi important… Pierre Péju
— Elle s’appelle en effet Le Verbe Être. Le problème
des personnages est leur immense difficulté à être.
Il y a un lien entre être et les mots : en quoi, jusqu’où
peuvent-ils ou non nous aider à vivre, à être ? Ils
peuvent donner à vivre et à respirer, mais pas toujours
: un moment, on a l’impression que ce sont eux qui vont réveiller
la petite fille, et pourtant ils ne l’empêcheront pas de mourir. Gallimard — Pourquoi cette scène du saut à l’élastique ? Pierre Péju — Cette dimension du saut dans le vide me semble essentielle. Chaque personnage du livre suit sa trajectoire. La mère de la fillette voudrait s’élever, mais elle n’y parvient pas, elle est condamnée à la fuite à l’horizontale. Le libraire, Vollard, ce personnage massif comme la Chartreuse, continue à vivre, mais son mouvement, c’est de tomber. Déjà, il a été jeté par la fenêtre par ses camarades de classe. Au bout de l’élastique, il chute et remonte comme un yo-yo. Il est à la fois Dédale et Icare, Dédale enfermé dans son labyrinthe de livres et Icare qui veut s’en dégager, mais son mouvement vers le haut est en fait un mouvement vers le bas. Et on le sent voué à tomber aussi dans l’oubli. Gallimard — Le thème de la mort d’un enfant revient souvent dans votre œuvre… Pierre Péju
— Vie et mort. Il est impossible de penser ou de voir l’apparition
de la vie dans toute sa puissance, son énergie, sa beauté,
sans penser simultanément à sa fragilité et à
la mort. Le raccourci, c’est bien entendu l’enfant qui meurt,
et le raccourci absolu, l’enfant qui meurt à la naissance.
En apparence, il ne s'agit que d'un banal fait divers. Une petite fille ne trouve pas sa mère à la sortie de l'école. II pleut, la nuit tombe. Elle attend, prend peur, et finit par partir en courant à travers cette ville mal connue où la mère et l'enfant se sont installées depuis peu. Aveuglée par la pluie, par l'angoisse, la gamine traverse la rue sans regarder. Une camionnette la heurte de plein fouet. L'homme au volant, Etienne Vollard, libraire, est bouleversé et impuissant... Derrière l'écran de la première histoire - l'accident de l'enfant, l'hôpital, le coma, le réveil, le mutisme -, Pierre Péju tricote un autre récit, plus intime. Il nous raconte une longue histoire d'amour, celle d'un homme pour les livres et pour sa librairie, justement nommée Le Verbe Etre, où il a enfin trouvé, au terme de bien des errances, un sens à sa vie. (Michèle Gazier, Télérama, 11/12/2002) Trois personnages venus de nulle part brutalement liés par un grave accident une intrigue ténue, mais d'une terrible efficacité ... Dans un style élégant et resserré, le romancier, biographe et essayiste Pierre Péju confère une épaisseur tenace à ces personnages recroquevillés sur eux-mêmes. Si bien qu'en refermant le livre on se prend à dire avec le narrateur "L'histoire d'Etienne Vollard se cramponne à ma cervelle, griffes et suçoirs, bec et ongles." (Laurence Marie, Elle, 09/12/2002)
Petite remarque perso : Je ne le cache pas, j’avais un petit a priori envers ce roman. L'envie de le lire et... ces premières lignes où la fillette est renversée par la camionette du libraire. Pourtant, après quelques pages, je suis restée complètement sous le charme. Pas du tout le livre que j’imaginais. Au-delà de l’enfance brisée, un ailleurs, un « autre chose »… Le vrai drame n'est pas forcément là où l'on croit. La petite Chartreuse… Comme la montagne qui abrite sa rééducation… ses secrets, ses mystères, toutes ces zones qui demeureront inconnues, inaccessibles… Le silence monacal du lieu, le silence en lecture, le silence en chacun de ces êtres que le hasard met en présence. L’évocation des livres, omniprésents… Les personnages si fragiles dans leur "enfermement", leur extrême solitude, leur "désert"... comme en Chartreuse... J’ai retrouvé bien sûr dans les descriptions de l’auteur des lieux que je connaissais…Une magie qui s’opère et dont on ne sort plus. Il y a dans ce livre une légèreté grave, une gravité légère, l'opacité des transparences... Peut-être simplement la vie, quand le regard apprend à franchir les apparences... |