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Bibliothèque virtuelle

LA PETITE CHARTREUSE

Pierre Péju

 

 


 

Fiche :

Auteur Pierre Péju
Editeur Gallimard
Collection Folio
Format 11 cm x 18 cm
ISBN 2070313301

 

Résumé :

Sous une pluie froide de novembre, la camionnette du libraire Etienne Vollard heurte de plein fouet une petite fille en anorak rouge qui, affolée, courait droit devant elle après avoir vainement attendu sa mère, jeune femme fuyante et transparente.
Désormais, cet homme va devoir vivre avec les conséquences de l’accident. Affublé d’une paternité d’emprunt, Vollard, jusque-là introverti et solitaire, commence à réciter à l’enfant plongée dans le coma des textes littéraires contenus dans la mémoire fabuleuse. Lorsque l’enfant s’éveille, elle a perdu l’usage de la parole. Alors, fuyant ses insomnies et ses angoisses anciennes, le libraire emmène Eva marcher dans les paysages de la Grande Chartreuse, lieu sauvage et splendide où vivent des moines qui ont fait vœu de silence. Un gros homme, encombré de lui-même, une mère bien trop jeune, et une fillette précocement fracassée par la vie forment un étrange trio : le triangle des solitudes. Le narrateur de cette histoire, témoin de l’enfance et de la jeunesse de Vollard, exprime sa fascination pour ce libraire inoubliable. Mais ce roman-conte est aussi un hymne inoubliable à la littérature, une méditation sur le fragile pouvoir des livres. Quatrième de couverture (Folio)

 

Extrait :

A la seule vue d’une couverture, blanche ou bariolée, Vollard est capable d’identifier presque instantanément une édition, sa date approximative, une collection, un titre, un auteur, mais bien vite, sa mémoire exceptionnelle se met à lui imposer de larges passages, des fragments de longueur variable qu’il a retenus au fil des années, dès la première lecture. Oui, Vollard peut reconnaître n’importe quel livre, mêmle lu il y a longtemps, tandis que le murmure transparent se met à sourdre dans sa tête, à couler, à enfler, à déborder jusqu’à agiter parfois silencieusement ses lèvres.

Souvent, il revoit avec exactitude le texte imprimé dont le ruban se déroule à l’arrière de sa vue. Mémoire étonnante. Mémoire exclusivement textuelle du libraire Vollard qui abrite, au fond de sa carcasse, la chair intacte et fraîche, la fibre toujours vivante de milliards de mots avalés, mâchés, remâchés, ruminés, en une interminable jouissance. Une scène romanesque lui revient fidèlement, associée à une page, une typographie, une odeur de colle et de papier, et même des blancs, une ponctuation, la cassure brutale d’un mot dont une moitié se penche au-dessus du vide d’une fin de ligne en se cramponnant au trait d’union, et dont l’autre moitié, blessée elle aussi, débute tristement la ligne suivante. (Page 62-63)

L’épreuve qu’il s’imposait était d’une autre nature : marche, couloirs blancs sentant la maladie et les remèdes, récitation improvisée, marathon de la parole. Mais cette épreuve avait soudain à ses yeux quelque chose d’exact, de nécessaire, comme si l’existence pouvait se réduire à ces va-et-vient entre une vieille librairie et un hôpital ultra-moderne. Vollard n’avait jamais conçu la littérature comme un apaisement, ni la lecture comme une consolation. Au contraire. Lire follement, comme il avait toujours lu, consistait plutôt à découvrir la blessure d’un autre. Blessure d’un type seul, désarroi d’une femme seule. Lire consistait à descendre en cette blessure, à la parcourir. Derrière les phrases, même les plus belles, les mieux maîtrisées, toujours entendre des cris. De la librairie à l’hôpital, de l’hôpital à la librairie, c’était glisser d’une blessure à l’autre ! D’un côté, le murmure ou la plainte des livres disposés sur leurs rayons. De l’autre, les gémissements de ceux qui étaient passés en une fraction de seconde de l’insouciance valide à l’amputation. De la santé à quelque maladie insidieuse et mortelle. Marchant vite, la tête un peu inclinée, les mains enfouies dans les poches ou battant l’air comme des pagaies, Vollard avait l’impression d’être un agent de liaison bizarre entre les deux univers. Le reste, passant, marchandises, Noël, nourriture, embouteillages, tournoyant dans l’irréalité. (Pages 131-132)

Comme tout ce qui est massif, la montagne de Chartreuse dissimule une quantité incroyable de plis troublants ou attirants. On dirait qu’une âme énigmatique épouse les plissements argentés de la roche. L’imagerie paisible est pourtant présente : sapins, ondulations herbues, falaises grises, aiguilles calcaires, torrents, combes et pâturages, mais très vite, on soupçonne un sens plus profond, comme si une main immense avait particulièrement froissé la terre à cet endroit, réalisant une complication géologique propice à l’enfouissement des pensées, à la dissimulation des corps, et à un éloignement du monde dans une proximité évidente du ciel. (Page 147)

Autre extrait : Le verbe Être

 

Interview :

Gallimard — Qui est la petite Chartreuse ?

Pierre Péju — La petite Chartreuse désigne la petite fille violentée par un accident de voiture, et qui va se retrouver muette — allusion au vœu de silence des Chartreux. C’est aussi le massif de la Chartreuse, qui est pour moi une montagne très spirituelle, où l’on se sent tout de suite isolé du monde. Chartreux a la même racine qu’incarcérer…
Le thème de l’isolement, de la coupure, est important dans ce livre, où les personnages sont fermés, incarcérés en eux-mêmes.

Gallimard — Le nom de la librairie est tout aussi important…

Pierre Péju — Elle s’appelle en effet Le Verbe Être. Le problème des personnages est leur immense difficulté à être. Il y a un lien entre être et les mots : en quoi, jusqu’où peuvent-ils ou non nous aider à vivre, à être ? Ils peuvent donner à vivre et à respirer, mais pas toujours : un moment, on a l’impression que ce sont eux qui vont réveiller la petite fille, et pourtant ils ne l’empêcheront pas de mourir.
Ce livre est aussi un hommage à la littérature et au libraire, cet entremetteur qui joue un rôle extrêmement important au service de la culture, de la vie même.

Gallimard — Pourquoi cette scène du saut à l’élastique ?

Pierre Péju — Cette dimension du saut dans le vide me semble essentielle. Chaque personnage du livre suit sa trajectoire. La mère de la fillette voudrait s’élever, mais elle n’y parvient pas, elle est condamnée à la fuite à l’horizontale. Le libraire, Vollard, ce personnage massif comme la Chartreuse, continue à vivre, mais son mouvement, c’est de tomber. Déjà, il a été jeté par la fenêtre par ses camarades de classe. Au bout de l’élastique, il chute et remonte comme un yo-yo. Il est à la fois Dédale et Icare, Dédale enfermé dans son labyrinthe de livres et Icare qui veut s’en dégager, mais son mouvement vers le haut est en fait un mouvement vers le bas. Et on le sent voué à tomber aussi dans l’oubli.

Gallimard — Le thème de la mort d’un enfant revient souvent dans votre œuvre…

Pierre Péju — Vie et mort. Il est impossible de penser ou de voir l’apparition de la vie dans toute sa puissance, son énergie, sa beauté, sans penser simultanément à sa fragilité et à la mort. Le raccourci, c’est bien entendu l’enfant qui meurt, et le raccourci absolu, l’enfant qui meurt à la naissance.
Pourquoi la philosophie a-t-elle aussi peu pensé l’enfant, ne lui accorde pratiquement aucune place, alors que chaque être humain qui va penser un jour aura d’abord été enfant ? J’ai élaboré une notion que j’appelle l’enfantin, qui s’intéresse à ce que représente la présence des enfants parmi nous, comment les enfants provoquent à la fois une stimulation et une inquiétude, au meilleur sens du terme. Et le drame pour un enfant, c’est d’être privé d’un accès à l’enfance, à cette forme d’art brut qu’est l’enfance.

Source : Editions GALLIMARD

 

Critique/Presse:

En apparence, il ne s'agit que d'un banal fait divers. Une petite fille ne trouve pas sa mère à la sortie de l'école. II pleut, la nuit tombe. Elle attend, prend peur, et finit par partir en courant à travers cette ville mal connue où la mère et l'enfant se sont installées depuis peu. Aveuglée par la pluie, par l'angoisse, la gamine traverse la rue sans regarder. Une camionnette la heurte de plein fouet. L'homme au volant, Etienne Vollard, libraire, est bouleversé et impuissant... Derrière l'écran de la première histoire - l'accident de l'enfant, l'hôpital, le coma, le réveil, le mutisme -, Pierre Péju tricote un autre récit, plus intime. Il nous raconte une longue histoire d'amour, celle d'un homme pour les livres et pour sa librairie, justement nommée Le Verbe Etre, où il a enfin trouvé, au terme de bien des errances, un sens à sa vie. (Michèle Gazier, Télérama, 11/12/2002)

Trois personnages venus de nulle part brutalement liés par un grave accident une intrigue ténue, mais d'une terrible efficacité ... Dans un style élégant et resserré, le romancier, biographe et essayiste Pierre Péju confère une épaisseur tenace à ces personnages recroquevillés sur eux-mêmes. Si bien qu'en refermant le livre on se prend à dire avec le narrateur "L'histoire d'Etienne Vollard se cramponne à ma cervelle, griffes et suçoirs, bec et ongles." (Laurence Marie, Elle, 09/12/2002)

 

Petite remarque perso : Je ne le cache pas, j’avais un petit a priori envers ce roman. L'envie de le lire et... ces premières lignes où la fillette est renversée par la camionette du libraire. Pourtant, après quelques pages, je suis restée complètement sous le charme. Pas du tout le livre que j’imaginais. Au-delà de l’enfance brisée, un ailleurs, un « autre chose »… Le vrai drame n'est pas forcément là où l'on croit. La petite Chartreuse… Comme la montagne qui abrite sa rééducation… ses secrets, ses mystères, toutes ces zones qui demeureront inconnues, inaccessibles… Le silence monacal du lieu, le silence en lecture, le silence en chacun de ces êtres que le hasard met en présence. L’évocation des livres, omniprésents… Les personnages si fragiles dans leur "enfermement", leur extrême solitude, leur "désert"... comme en Chartreuse... J’ai retrouvé bien sûr dans les descriptions de l’auteur des lieux que je connaissais…Une magie qui s’opère et dont on ne sort plus. Il y a dans ce livre une légèreté grave, une gravité légère, l'opacité des transparences... Peut-être simplement la vie, quand le regard apprend à franchir les apparences...

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