Jean-Louis
Tallon - Comment vous est venu le goût de l'écriture, tous
genres confondus ?
Yves Simon
- C'est difficile de s'en souvenir. C'est un processus si intérieur.
De la même manière, si vous demandez à un peintre
pourquoi il peint, il dira sans doute qu'il griffonnait déjà
quand il était enfant. Au début, j'ai surtout eu envie d'être
réalisateur. Je suis donc rentré à l'IDHEC (1). Mais
à vingt-deux ans, tourner des films reste compliqué et cher.
La littérature devient alors une solution de remplacement.
JLT
- Quelles personnalités vous ont influencé au point de vous
décider à devenir écrivain, puis chanteur ?
YS - Le fait
de voir un jeune romancier, talentueux comme Jean-Marie Le Clézio,
obtenir le prix Renaudot, influence forcément un garçon
de seize ans. La littérature ne lui apparaît plus comme ringarde.
Je me suis également identifié à certains chanteurs
de ma génération, comme Bob Dylan, dont l'image était
finalement plus forte que celle des Beatles ou des Stones, parce qu'il
était auteur compositeur. Dylan m'a donné envie d'être
moi aussi un chanteur avec une guitare
JLT
- Etre à la fois romancier et chanteur n'implique pas la même
médiatisation. Comment parvenez-vous à équilibrer
les deux sans qu'il y ait d'incidence sur vous et votre travail ?
YS - Cela
ne me pose aucun problème schizophrénique. Je suis exactement
le même qui publie des romans et qui écris des chansons.
Si je dois parler d'un roman, je n'en parlerai pas comme d'un disque,
c'est tout.
JLT
- Comment expliquez-vous que votre troisième roman Transit express
n'ait pas eu le même accueil critique que les deux premiers et qu'il
vous ait fallu attendre un article élogieux de Michel Foucault
dans Le Nouvel observateur pour devenir de nouveau, je vous cite, "
fréquentable " ? Pensez-vous qu'en France, on accepte mal
qu'un chanteur puisse écrire aussi des romans ?
YS - Comme
vous le rappelez, avant de commencer une carrière de chanteur,
j'avais en effet publié deux romans (2) pour lesquels la critique
avait alors été très bonne. En 1975, je publie mon
troisième roman, Transit express. Le problème est que j'avais
sorti, entre temps, deux albums(3). Et le journal le Monde, qui avait
signé un grand papier sur les Jours en couleur, consacra seulement
quelques lignes péjoratives à Transit express. Toute la
critique a suivi. Il m'a fallu effectivement attendre l'article de Michel
Foucault sur mon roman Océan(4) pour que l'on me prenne de nouveau
en considération. Je les ai eus, si j'ose dire, à la distance.
Mais c'était loin d'être évident. J'ai souffert de
cette désinvolture à mon égard. La situation a, par
la suite, totalement changé, notamment avec les sorties du Voyageur
magnifique et de la Dérive des sentiments, pour lesquels j'ai obtenu
respectivement le prix des Libraires et surtout le prix Médicis.
JLT
- Quelle importance accordez-vous à ce genre de prix ?
YS - Le prix
des libraires est intéressant car il est extrêmement démocratique.
Chaque année, 3500 libraires élisent un livre à partir
d'une sélection. Quant aux prix Médicis…
JLT
- …c'est un prix de consécration ?
YS - Je ne
sais pas. En revanche, c'est un prix très commercial qui peut faire
monter les ventes d'un livre de manière exponentielle. On en est
d'ailleurs aujourd'hui, je crois, à 550 000 exemplaires vendus
pour la Dérive des sentiments.
JLT
- Comment naissent vos romans ?
YS - Petit
à petit. Par cristallisation — pour reprendre un mot cher
à Stendhal — autour d'une idée forte. En fait, je
cherche sans chercher et, à un moment, je ne cherche plus : j'ai
trouvé. Après m'être longuement nourri de voyages,
de lectures, de films, de la lecture des journaux, du courrier et des
mails que je reçois et bien sûr de ma vie. Cette lente maturation
constitue progressivement une matière informe, confuse et dense.
Et mes romans — comme mes chansons— naissent du désir
de donner forme à ce chaos afin que les lecteurs puissent saisir
ma réflexion et mon sentiment sur les évolutions de notre
monde.
JLT
- Pour quelles raisons choisit-on de se diriger à un moment donné
vers un récit de deux ou trois cents pages plutôt que vers
un album de dix chansons ?
YS - Essentiellement
pour une question de forme. La forme impose des sujets qui ne peuvent
pas être les mêmes, même si les deux parlent d'aujourd'hui.
Tout dépend également si l'on veut utiliser un instrument
de musique ou non. La chanson est par définition un genre bref,
très formaté, impliquant la concision. Elle est presque
condamnée à parler d'aujourd'hui. Le récit, quant
à lui, a un cadre formel — thématique et temporalité
- plus souple. Il y a une instantanéité dans la chanson
qu'il n'y a pas dans le roman. Pour donner une image : c'est comme si
quelqu'un décidait, un jour, de prendre un TGV et d'écrire
une chanson entre Paris et Lyon, puis, le lendemain, de gagner Moscou
à pied et d'écrire un carnet de route.
JLT
- La Voix perdue des hommes met en scène, par petits chapitres,
des destins qui s'entrecroisent. Comment avez-vous conduit ce roman ?
L'avez-vous écrit d'un trait ou avez-vous rédigé
chaque vie séparément avant de les mêler ensuite ?
YS - Je l'ai
conduit d'une manière linéaire, même s'il est très
fragmenté. Puis j'ai fait un montage, entre ce que j'ai rajouté
ou enlevé.
JLT
-Mais vous n'avez pas procédé par tranche de vie : j'expose
d'abord la vie d'Ismalia, puis celle de Milos, etc… ?
YS - Non.
J'ai écrit au fil de la plume. Et en cours de route, je changeais
de personnage ou de décor. Je réajustais souvent le récit,
en enlevant par exemple un chapitre ou seulement quelques paragraphes,
pour que chacun de mes personnages aient à peu près le même
temps de présence et que le lecteur n'en perde aucun de vue. Au
cinéma, il me semble plus facile de fragmenter sa narration, parce
que le spectateur garde les visages en mémoire, reconnaît
un acteur, identifie immédiatement tel personnage. Dans le roman,
il faut toujours redonner des indications pour que le lecteur ne soit
pas trop désorienté : préciser le métier des
personnages, leur apparence vestimentaire…
JLT
- Il y a une scène de votre roman qui peut faire penser au film
Magnolia, de Paul Thomas Anderson. Lorsque le personnage interprété
par Tom Cruise vient rendre visite à son père, qui est allongé
sur son lit de mort, un peu comme Rafik avec Milos.
YS - C'est
vrai. La même structure fragmentée, mêlant les destins,
se retrouve dans ce film. Mais dans Magnolia, comme dans Short Cuts [de
Robert Altman], à l'exception peut-être du policier, il n'y
a pas de personnage principal intercesseur comme Andrea, le héros
de mon roman.
JLT
- Il y en a même un autre, le narrateur qui n'est jamais nommé…
YS - Effectivement.
JLT
- On vous sent tout de même plutôt désabusé
ou mélancolique dans votre dernier roman. Même si certains
personnages, comme Ismalia ou Lina, connaissent quelques moments de bonheur,
la tonalité du roman reste torturée. Est-ce parce que, selon
vous, notre époque est comme ça. Votre personnage, Andrea,
est-il au diapason de cette solitude humaine ?
YS - Il y
a aujourd'hui beaucoup de solitude. Elle est d'autant plus mal ressentie
que nos villes sont de plus en plus peuplées et que les moyens
de communication n'ont jamais été aussi importants. Il y
a le téléphone, le fax, le mail, la télévision.
Et pourtant Dieu sait qu'il y a des gens seuls ! Et à tous les
âges… La plupart reçoivent des images, des informations,
des sons mais ils en émettent peu. Dans mon roman, Andrea est un
élément de communication, un confident. J'avais imaginé
un personnage qui aide les gens gratuitement, comme les bénévoles
de Médecins du monde. Je ne voulais en aucun cas d'un psychanalyste.
Et pour une toute autre raison, je ne voulais pas non plus qu'il soit
un prêtre habituel pratiquant dans son confessionnal. Andréa
est un prêtre mais il possède un scooter, un portable et
il circule dans cette ville qui bruisse pour recueillir des mots ou des
voix.
JLT
- Vous avez un site officiel. Est-ce vous qui vous en occupez ?
YS - En partie, oui. J'alimente la rubrique " actualité ".
JLT - Pensez-vous qu'Internet puisse rapprocher les hommes et
les femmes, de façon à ce qu'ils se sentent plus proches
et moins seuls ?
YS - Ce n'est certainement pas la panacée. Mais Internet implique
des rapports nouveaux. Un certain nombre de personnes m'envoient par exemple
des e.mails ou visitent mon site. Quand la Voix perdue des hommes est
sorti le 24 août dernier, j'ai reçu le jour même, c'est-à-dire
presque en temps réel, des mails de lecteurs qui me faisaient part
de leur réaction. C'est impensable avec le fax ou le téléphone,
sauf avec des amis. Avec le mail, on peut correspondre avec des inconnus,
tout en préservant sa vie privée, sans être importuné,
ni agressé. Chacun répond ou ne répond pas. Chacun
a le loisir de raconter sa vie sans savoir si ce qu'il a écrit
sera lu ou pas. J'aime beaucoup cette façon de communiquer. Cette
instantanéité est très agréable.
JLT
- Sur votre site Internet, une page est consacrée à vos
" intentions en écrivant ce roman [La Voix perdue des hommes]".
Plus généralement, quelles intentions avez-vous en écrivant
vos romans ou vos chansons ?
YS - Tout
simplement, tisser une trame invisible entre moi et les autres.
JLT
- D'être une voix qui s'est trouvée en quelque sorte ?
YS - Oui,
d'être le début d'un maillage, d'un réseau, d'éveiller,
pourquoi pas, une vocation. Quelques personnes m'ont ainsi écrit
que mes romans leurs avait donné envie d'écrire.
JLT
- Quand écrivez-vous ?
YS - A partir
de quinze heures, environ, et jusque tard dans la nuit. Jamais le matin.
J'écris tous les jours pour des raisons techniques, comme le skieur
ou le concertiste qui doivent s'entraîner quotidiennement pour garder
leur technicité. Je ne veux pas qu'il y ait de décalage
entre ma tête et mon ordinateur. L'entraînement régulier
est capital, même si ce que l'on écrit ne paraît pas
fondamental à chaque fois.
JLT
- Ecrivez-vous chez vous ?
YS - Ca dépend.
Je commence toujours mes romans chez moi. Je ne sais pas pourquoi. J'ai
sans doute besoin du bruissement de Paris. Sa bande-son m'inspire. Une
fois que j'ai commencé et que je sais à peu près
où je vais, je peux écrire n'importe où, même
au bout du monde. J'ai ainsi rédigé une partie de mon dernier
roman au Brésil.
JLT
- Etes-vous quelqu'un qui comme le disait Jacques Brel " a mal aux
autres " ?
YS - Non,
ce serait un peu prétentieux de le penser. En revanche, j'ai de
la compassion, de l'empathie pour les autres.
JLT
- La compassion pour les autres… Est-ce cela qui innerve votre vie
?
YS - Oui,
mais ce n'est pas la seule chose. J'essaye de lutter, quand je le peux,
contre l'injustice. Par exemple, il y a deux ans, avant de travailler
sur mon disque, je suis tombé sur un reportage télévisé
parlant de la condition des femmes afghanes. Je n'en croyais pas mes yeux.
A l'aube du 21ème siècle, voir de telles choses ! Mais quelles
réponses y apporter quand on est écrivain ou chanteur ?
J'ai alors décidé d'écrire une chanson. Ca ne peut
être que bénéfique, même si au fond cela ne
change rien. J'ai tout de même su par des femmes afghanes exilées
en Europe que leurs amies restées là-bas avaient l'impression
qu'on ne les oubliait pas grâce à cette chanson. Une chanson,
si elle est diffusée à la radio, permet ainsi de montrer
à ceux qui sont seuls ou isolés qu'on pense à eux.
JLT
- Qu'avez-vous ressenti par rapport aux attentats de New York du 11 septembre
2001 ?
YS - New
York et plus globalement les Etats Unis représentaient un sanctuaire,
un refuge possible pour les autres citoyens du monde, en cas d'événements
graves. Dès 1933, de nombreux réfugiés en manteau,
le col relevé, tels qu'on peut les voir dans les reportages de
cette époque, venaient d'ailleurs par bateau s'exiler à
New York pour fuir l'Allemagne nazie. Depuis, ce pays a accueilli des
milliers de réfugiés. C'était un pays sûr,
peu concerné par l'histoire, ni par les guerres qui se sont toujours
déroulés hors des Etats-Unis. Depuis le 11 septembre dernier,
on ne peut plus le penser. C'est un vrai changement dans notre vision
du futur.
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